Ne juge pas

S’il ne devait y en avoir qu’un – un seul principe, une seule valeur clef, un seul commandement pour comprendre l’essence de la profession d’infirmière, pour moi ce serait celui-ci : ne profère pas de jugement de valeur. Quand on fait ses premiers pas à l’hôpital, on est plein de certitudes. Le Bien. Le Mal. Ce qui se fait, ne se fait pas. La « bonne » façon de mener sa vie. Et puis on découvre ; on déchire l’écran que les médias tissent pour nous, où l’on nous projette l’image du cancéreux, du mourant, du séropositif, du bon ou mauvais parent, du vieux, de l’alcoolique… Et on réalise qu’il n’existe pas une façon de mener sa vie mais une multitude, et qu’au fond, on est bien petit et insignifiant pour trier les bons et les mauvais comportements, les gentils et les méchants.

On découvre la situation sociale insupportable et les remords du mari violent (même si on ne cautionne pas son acte). On découvre qu’on peut être alcoolique et aimer ses enfants (même si on ne cautionne pas le mode de vie). La nana qui avorte, le diabétique, le patient psy… Bref, les gens ne se réduisent pas tous à cette simple case et ne sont jamais ce que vous avez imaginé d’eux. Une fois qu’on passe ce rideau, on découvre quelque chose d’extraordinaire : la richesse de la vie. Mais comme c’est toujours dans notre caractère de classer, de trier, de critiquer, parfois on oublie…

Pleurer de se sentir si seul

Ce monsieur, il était tellement gentil. Transfert, quand tu nous tiens : il me faisait penser à feu mon grand-père, et j’adorais m’occuper de lui ! Je lui apportais toujours le journal le matin, pendant ma pause, et on lisait les dessins humoristiques ; il était plein d’esprit et d’une intelligence pétillante.

Le truc que je ne comprenais pas, c’est pourquoi les enfants de ce gentil grand-père ne venaient quasiment jamais le voir durant son séjour en rééducation. Plusieurs fois, je l’avais vu pleurer de se sentir si seul.

À force, il était un peu devenu le chouchou de toute l’équipe ; on se relayait pour lui tenir compagnie l’après-midi. Et forcément, en salle de pause, ça a commencé à « tailler » sur les méchants enfants qui abandonnent une personne âgée aussi adorable en plein été, sans jamais venir la voir, une vraie honte ! Eux qui ne le faisaient même pas sortir le week-end, alors qu’ils n’avaient pas l’excuse d’habiter loin… Ah, ça ! C’est pas les scrupules qui les étouffaient ; ils devaient bien s’amuser sur la plage !

Ce qui se fait de mieux

Un jour, pendant notre séance de lecture quotidienne, ce monsieur a éclaté en sanglots. « Vous vous rendez compte, à quel point mes enfants sont égoïstes et pas reconnaissants ? Et pourtant, je peux vous dire que je leur ai toujours tout payé : les stages, les vacances à l’étranger, les meilleures pensions… » – « Ah bon, vos enfants sont allés en pension ? » – « Oui, tous les trois. On travaillait beaucoup ; à la maison, on n’avait pas de temps à leur accorder… Mais ils étaient heureux ! On leur payait tout ce qu’ils voulaient, on leur payait ce qui se faisait de mieux. »

Tout d’un coup, la chambre particulière, la télévision, le petit frigo et le climatiseur – bref, tous les petits conforts qu’on peut s’offrir dans un centre de rééducation privé – me sont apparus sous un jour nouveau.

Ses enfants lui avaient payé ce qui se faisait de mieux. Et ce que lui aurait voulu, c’était juste… du temps.

Je me suis sentie d’une stupidité monstrueuse, d’avoir osé imaginer que d’un coup d’oeil, je pouvais embrasser l’ensemble de la situation ; tout connaître de leur vie, les juger… comme si la réalité n’avait qu’une seule facette : celle qu’il me plaisait de contempler. À la visite suivante de ses enfants, j’ai eu beaucoup de mal à les regarder dans les yeux. Mais me suis-je pour autant débarrassée de ce travers si humain de juger les autres ? Je fais sûrement plus d’efforts mais… non, jamais tout à fait.

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3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Polymnie
    sept 22, 2012 @ 14:17:26

    Ce post m’a rapellé à quel point l’arrivée à l’hôpital m’a été violente.
    De cette violence ordinaire issue du conflit entre la façon dont a été éduqué, et que l’on a complètement internalisée sans plus la questionner, et l’imiscion quasi obligatoire au sein de l’ordinaire des autres.
    Par « les autres » j’entend, bien sûr, les patients mais également les autres professionnels de santé (à tous les « niveaux »).
    Je pense que mes six premières années de médecine m’ont enseigné deux choses : la tolérance et l’aspiration à l’humilité.
    J’essaie tant bien que mal d’y rester fidèle et je pense qu’il s’agit là, pour nous tous, d’un combat très ordinaire. (Ce qui ne veut pas dire que la victoire en est acquise, bien au contraire).

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  2. Anerick du blog "Péripéties d'une infirmière"
    sept 22, 2012 @ 14:42:35

    Difficile de ne pas se laisser à parler sur le voisin, l’autre et pourtant bien souvent que de temps perdu à médire, à supposer que… C’est tellement facile mais ça ne mène nul part. Nous devons toujours prendre garde à rester humble comme le dit Polymnie. Nous ne sommes pas là pour juger. Il y a toujours une face cachée. Tout comme toi j’ai le souvenir de la salle de la pause où les langues se délient tant et si mal que je m’empressait de répondre à la sonnette ! Je hais les cancans !

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  3. Céline
    sept 23, 2012 @ 15:09:45

    Difficile d’atteindre la perfection, c’est sûr, et ce dans tous les métiers. Quand tu es instit c’est pareil : tu as vite tendance à juger la façon dont certains parents s’occupent de leurs enfants. Et puis un jour tu comprends que chacun, aussi, fait ce qu’il peut.
    L’essentiel c’est d’en être conscient et d’essayer, au maximum, de lutter contre cette inclination au jugement.

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