Biohazard

Aux patients qui, régulièrement, s’inquiètent de savoir si avec mon métier, je ne suis pas tout le temps malade par contagion, je réponds généralement en riant que même les microbes ont peur des infirmières ; et que moi, je n’ai pas peur des microbes. La réalité est, bien sûr, un peu différente mais j’ai quand même bien peu de raisons d’être inquiète – et pour cause…

Tout d’abord, comme la plupart d’entre vous, je suis en bonne santé : ni affaiblie, ni immunodéprimée, ni enceinte, ni greffée ! Mon système immunitaire est compétent et mes vaccins à jour ; je ne crains donc pas grand-chose, à la base. Vous non plus, d’ailleurs…

Ensuite, j’applique les « précautions standard » : il s’agit d’un ensemble de mesures toutes simples qui permettent de me protéger… et accessoirement, d’éviter de trimballer des germes variés de chambre en chambre ! Je me lave les mains très souvent (ce qui est efficace, aussi, pour la prévention des grippes et gastros de l’hiver). Dès qu’il y a un risque d’être en contact avec des fluides corporels (et particulièrement du sang), je porte des gants. Ceci est valable face à toute personne mais bien sûr, s’il est avéré que le patient est contagieux, ces précautions sont renforcées ; par exemple par le port du fameux masque jetable « bec de canard » (savez-vous que l’on peut apprendre à sourire juste avec les yeux ?).

Enfin, la plupart des germes ne se comportent pas comme des puces sur un chat : ça ne « saute » pas sur vous, le temps d’un sourire ou une conversation.

Comme un poisson dans l’eau
en pleine épidémie de grippe H1N1

Je me suis donc toujours sentie plutôt sereine par rapport à tout cela. J’ai sillonné un service de pédiatrie, comme un poisson dans l’eau, en pleine épidémie de grippe H1N1 ; je ne me mets pas dans tous mes états quand j’entends « tuberculose », et un dossier estampillé VIH me laisse de marbre.

Bien sûr, je fais attention, je porte masque ou gants selon le cas ; mais je le fais tranquillement et presque machinalement, tout comme je ne me dis pas « Mon Dieu ! Je pourrais avoir un accident ! » à chaque fois que je boucle ma ceinture de sécurité… et je ne me sentirais pas plus à l’abri si j’en bouclais six.

Naïvement, j’imaginais que les réactions de rejet extrême tenaient plus à un manque d’information qu’à une véritable volonté de discrimination. Je croyais que toute personne ayant reçu une formation paramédicale adoptait, forcément, une attitude plus empathique et plus apaisée. Bien sûr, certains sont plus effrayés que moi ; j’ai déjà vu faire une prise de sang à un patient atteint du SIDA avec deux paires de gants, enfilées l’une sur l’autre (pas terrible pour la dextérité !). Mais jusqu’à cette fameuse nuit, durant la deuxième année de mes études, tout ceci m’avait toujours paru assez innocent…

« Faites attention…
Vous savez bien ce que j’ai… »

C’était un service de chirurgie, une nuit de plein été. Autant vous dire que l’ambiance n’était pas au travail acharné, loin s’en faut. Dans le secteur où je travaillais, sous supervision constante d’une infirmière (ma première année venait tout juste de s’achever et j’étais terriblement « jeune » dans le métier), il y avait un patient, une jeune homme très gentil. Il adorait lire de la science-fiction, nous avions donc beaucoup de sujets de conversation. Il était très compréhensif, acceptait facilement d’être soigné par « l’élève ». Il faisait beaucoup de plaisanteries. Et il était positif au virus du SIDA.

D’ailleurs, il ne s’en cachait guère : « Vous avez mis vos gants, Linoa ? Faites attention… Vous savez bien ce que j’ai… ». Paniqué à l’idée de contaminer quelqu’un, il s’assurait toujours que tout intervenant soit au courant, jusqu’à l’ASH (Agent Sanitaire Hospitalier) qui vidait sa poubelle.

Sauf que ce soir-là, l’infirmière était… Mince ! pour le coup, comment le dire sans tomber dans le jugement de valeur ?

Dès la relève, quand elle a entendu VIH, c’était fini : « S’il a le SIDA, moi, je n’y mets pas les pieds ». VIH – c’est tout ce qu’elle a accepté de savoir de ce jeune homme si intéressant ; son visage, elle ne l’a même pas vu. Cette chambre est devenue invisible, porte close derrière laquelle elle évitait de laisser son chariot de soin. Des fois que le virus eut été équipé d’une petite perceuse…

Mini bagage, micro expérience
et trouillomètre à zéro

Sa collègue de l’autre secteur, quant à elle, trouvait que ce n’était pas son travail de prendre en charge ce patient. Elles avaient donc convenu qu’il pouvait être délégué à l’étudiante. Sauf que ce soir-là, l’étudiante c’était moi ; avec mon mini bagage, ma micro expérience et mon trouillomètre à zéro. On pourrait penser qu’au moins, ces p… ces professionnelles m’auraient épaulée… Mais une fois le « paquet » encombrant confié à mes soins (et après m’avoir sournoisement rappelé que si je partais maintenant, ça constituait un délit d’abandon de poste), a commencé pour moi la pire nuit de solitude de toute ma vie.

On aurait pu croire, au moins, que j’aurais eu assez de jugeote pour contacter le cadre de nuit… (Étudiants en soins infirmiers qui me lisez : dans un cas comme ça, on contacte un cadre de santé. Toujours.) Je n’y ai même pas pensé ! Sur le coup, le seul recours possible qui me soit venu à l’esprit, c’est la cadre pédagogique de mon école. Oui, le fameux « dragon » – qui, à cette heure tardive, avait quitté son bureau depuis belle lurette. Quand j’y pense, elle aurait moins bien dormi si elle avait su…

Tout à coup, j’ai commencé à me sentir responsable de ce patient abandonné ; et coupable aussi, tandis qu’il me saluait : « Alors, Linoa ? On a pris du galon ? Elle vous fait confiance, celle de ce soir ! C’est simple, depuis le début de la nuit on ne voit que vous ! C’est bien pour vous, ça me fait plaisir ». Je me vois encore lui répondre, avec une assurance que j’étais bien loin de ressentir : « Ah ! Il faut bien apprendre un jour à faire du vélo sans les petites roues, n’est-ce pas ? »… Menteuse…

Une broutille dont je rougis
encore aujourd’hui

Au début, je ne cessais de me répéter comme un mantra : « Faut pas que tu flanches ! Faut que tu gères ! Faut que tu gères ! ». Certains traitements, je ne les connaissais que de nom ; je me souviens que je courais au Vidal dès que j’avais quelques secondes. Mais à part ça, j’ai commencé à penser qu’effectivement, j’allais gérer… C’est précisément à ce moment-là que les effets secondaires ont affecté le patient ! Rien de bien méchant, de simples vomissements… mais amplifiés par la nuit et la peur ; j’étais presque persuadée qu’il allait faire un choc anaphylactique. L’angoisse s’emparant de la linotte débutante que j’étais, j’ai supplié celle qu’il me faut bien – faute de mieux – qualifier de tutrice, de venir… euh… faire le travail pour lequel elle était payée ?! Peine perdue. J’ai juste récolté un surcroît de pression : « Faut que tu gères ». Maintenant, ça me paraît aberrant ; mais seule face à elles deux qui semblaient trouver tout ça normal, je n’ai pas pu, pas su réagir.

Le résultat ? J’ai cédé à la panique et fait la seule chose qui, ce soir-là, me semblait pertinente ; ce qui s’est soldé par le réveil nocturne de l’anesthésiste, pour ce qui n’était en définitive qu’une broutille dont je rougis encore aujourd’hui ! Cela m’a rassurée car mon patient ne me semblait plus en danger, mais je me suis fait copieusement enguirlander !

Quelle délivrance, au petit matin, de voir le bout de cette nuit d’angoisse, de déposer mon fardeau (et mes plaintes) auprès de l’équipe de jour… À peine assise au volant de ma voiture, j’ai sangloté jusqu’à mon arrivée à la maison.

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10 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Babeth
    nov 09, 2012 @ 00:59:48

    Et là, le seul mot que je trouve, c’est putain!
    Franchement, question empathie et professionnalisme, tes collègues ont pas assuré une cacahuète -(

    Répondre

  2. Céline
    nov 09, 2012 @ 08:00:51

    Je dirais même plus : quelle paire de connasses ! (si si, elles le méritent !)
    C’est terrible, ce genre de situation, où tu ne t’aperçois qu’après coup (parfois des mois ou des années plus tard) à quel point ce qu’on t’a fait subir était intolérable…
    Et j’imagine la gêne et la panique face à ce pauvre patient… Surtout que, effectivement (mais j’ignore pourquoi), la nuit a cette capacité à nous renvoyer les choses passées sous un filtre grossissant et déformant… de lointaines réminiscences des temps où la nuit était synonyme de danger, peut-être !

    Répondre

  3. docmam
    nov 09, 2012 @ 09:40:52

    C’est tout simplement hallucinant…

    Répondre

  4. Anerick Stories (@AnerickStories)
    nov 10, 2012 @ 12:09:46

    Il y en a qui n’ont honte de rien et surtout il y a des choses chez l’humain que je ne comprendrai décidément jamais.

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  5. bichemkde
    nov 11, 2012 @ 13:05:30

    Je tombe sur le c*l…des professionnelles de santé, censées transmettre leurs savoirs, leur savoir-faire et leur savoir-être, qui ont une telle attitude me dépassent complètement…cela me met dans une rage folle de voir un tel abus de pouvoir pour « déléguer » et de constater un tel mépris du patient et de l’étudiant.

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  6. Docteur Gécé
    nov 13, 2012 @ 17:58:54

    C’est absolument inadmissible. J’en suis soufflée. Mais ce que tu décris, lorsque tu penses à appeler la cadre après coup, c’est exactement l’effet des pervers dont parle si bien Jaddo… http://www.jaddo.fr/2008/10/05/la-force-de-la-perversion/ Elles ont laissé planer le doute que c’était peut-être toi qui était en tort… Bref, bonne continuation à toi, et continue de nous écrire!

    Répondre

    • Linoa
      nov 14, 2012 @ 22:02:39

      Ah je le connais, ce post de Jaddo et je l’aime beaucoup…. Malheureusement je n’ai pas assez appris à écouter mon alarme, j’ai tendance à accorder le bénéfice du doute , toujours…. Mais tout change….^^

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  7. madamepimpin
    nov 23, 2012 @ 12:07:31

    Pauvre Linoa, c’est abusé… Ma soeur aussi est infirmière, et à ses débuts elle m’en a raconté de bien bonnes au sujet de ses collègues plus anciennes. De quoi te faire peur quand tu dois aller à l’hôpital. J’en profite pour te dire que je trouve que tu fais un beau métier, très courageux et plein d’enjeu. J’ai la chance de ne pas avoir eu beaucoup d’occasions d’être hospitalisée, mais à chaque fois je suis tombée sur des infirmières super (et force est d’admettre que les jeunes étaient beaucoup plus prévenantes et douces que les anciennes… comme si elles devenaient blasées avec le temps) qui faisaient tout leur possible pour calmer la douleur qu’elle soit morale ou physique. Et ça fait autant de bien qu’un bon gros perfalgan.

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  8. Fluorette (@Fluorette)
    nov 27, 2012 @ 07:31:00

    Quelle dure nuit ça a du être… Quelle inhumanité de leur part!

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  9. TheCarabin
    juin 26, 2013 @ 13:49:39

    Parfois les hommes ont vraiment une attitude incompréhensible. Je vais peut être paraitre extrême mais quand on se penche sur notre histoire, sur les camps de concentration…

    Répondre

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