Rester sa maman

Si rose, si beau, si… parfait ! C’était un magnifique bébé, éclatant de santé, qu’avait mis au monde depuis quelques heures la jeune mère la plus angoissée que j’aie vue de ma vie. Il faut dire qu’elle avait des raisons de l’être : quelques années plus tôt, elle avait donné naissance à une petite fille qui ressemblait beaucoup à ce bébé. Si belle. Si parfaite. Et pourtant mourante, d’une pathologie très rare, fatale à court terme… Elle n’avait été aux côtés de ses parents qu’un an à peine.

Dans un cas comme celui-là, l’équipe soignante marche sur des oeufs ; l’objectif est d’effectuer sur ce bébé tous les examens nécessaires pour être pleinement rassurés, tout en essayant de réveiller aussi peu que possible le souvenir douloureux de l’absente. Autant vous dire qu’au troisième jour, quand je suis allée recueillir le consentement des parents pour le test de dépistage (que l’on fait à tous les bébés), j’ai pesé chaque mot que j’ai prononcé !

Étrangement, la maman ne semblait avoir qu’une seule angoisse : la technique que j’allais utiliser. J’ai beaucoup insisté sur la simplicité du geste, une petite piqûre au talon. À ma grande surprise, elle a éclaté en sanglots. "Je vous en supplie, ne m’obligez pas à piquer mon bébé."

Une pelote bien emmêlée

Pour le coup, j’étais comme deux ronds de frite ! À quel moment avais-je donné l’impression que je souhaitais lui déléguer ce soin ? Une seule chose à faire : approcher une chaise pour attraper ce que l’on me tendait, c’est-à-dire l’extrémité d’une pelote bien emmêlée qui semblait lourde à porter… et commencer à la dérouler ensemble.

Quand un enfant est atteint d’une pathologie chronique (comme celle de leur aînée), l’un des buts de l’équipe soignante est de rendre les parents autonomes, y compris sur certains soins infirmiers. Ceci part d’un but louable : permettre aux parents d’avoir, malgré la maladie, un rôle de premier plan dans les soins à leur bébé.

Ainsi cette jeune maman avait appris les soins ; assez facilement même, sur le plan technique… Pourtant, elle me parlait de traumatisme, de l’impression de torturer son bébé, d’une pose de sonde naso-gastrique qui semblait cristalliser toute sa culpabilité. Elle me parlait de l’équipe qui ne pouvait comprendre, l’équipe si fière d’avoir réussi une belle éducation thérapeutique. "Mais moi, je ne voulais pas être son infirmière. Je voulais juste être sa maman. Juste ça… rester sa maman."

Complètement heurtée
dans le coeur de ma pratique

Plus elle parlait, plus les larmes se tarissaient. Je me souviens de sa main chaude qui serrait fort la mienne, pendant que je lui promettais, encore et encore, que jamais on ne lui ferait réaliser de soin invasif sur son petit garçon. Je me souviens du sourire qui est apparu, du soulagement, du remerciement quand j’ai quitté la chambre… complètement bouleversée, complètement heurtée dans le coeur de ma pratique : mes valeurs professionnelles.

L’autonomisation des parents, moi aussi je l’ai prônée, je l’ai défendue, et je l’ai proposée ! Cette pose de sonde, ç’aurait pu être moi ! L’infirmière qui a valorisé l’autonomie sans vouloir regarder la souffrance derrière la technicité, persuadée d’avoir fait ce qui est bien… Comme j’aurais été fière de moi, de mon éducation thérapeutique et de mon ouverture d’esprit !

Au travail, je pense à cette maman presque tous les jours. Dès que je propose un soin aux parents, dès que j’encadre un geste, j’ai toujours cette question au fond du coeur : est-ce qu’ils le veulent vraiment ? Est-ce que je les pousse, est-ce que je suis violente avec eux ?

Je ne veux pour rien au monde les précéder sur un chemin où je devrais simplement les accompagner. Pour ne plus jamais entendre : "Mais moi, je voulais juste rester sa maman."

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6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Céline
    nov 25, 2012 @ 07:26:53

    Cette histoire montre bien que l’enfer est pavé de bonnes intentions, malheureusement… L’essentiel est d’être suffisamment ouvert pour s’en rendre compte.
    Je pense que c’est ce qui peut être passionnant (bien qu’assez déstabilisant ! ) dans ce métier : le côté relationnel et intellectuel qui fait que (si la personne a envie de se remettre en question) il est possible de réfléchir à plein de choses et de faire évoluer sa pensée et sa pratique. J’espère que le petit bonhomme de cette maman est aujourd’hui en pleine forme et que tout va bien pour elle, en tout cas !

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  2. Pyj
    nov 25, 2012 @ 09:14:28

    Toujours des situations qui interpellent :) ton blog est vraiment chouette.

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  3. Anerick Stories (@AnerickStories)
    nov 25, 2012 @ 10:22:37

    J’ai vécu une situation délicate à domicile. Régulièrement l’enfant dont je m’occupais ne voulait pas que l’infirmière le touche. Il partais souvent en pleurs, ou devenait mutique sans qu’il soit possible de le raisonner. Ainsi, bien souvent il voulait que ce soit sa mère qui le touche et personne d’autres. C’est donc elle qui lui faisait les soins parfois. Je n’ai jamais posé la question à sa maman, ça ne semblait pas la déranger. Mais qu’en était-il vraiment ? Comment le vivait-elle ? J’aurais du lui demander.

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  4. juliebreton
    nov 27, 2012 @ 03:52:40

    Merci pour tes textes touchants. J’adore te lire.

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  5. Crazylittlenurse
    nov 27, 2012 @ 22:46:25

    Très émouvant et joliment relaté. On apprend souvent aux parents à faire les soins en pédiatrie et effectivement ton billet donne à réfléchir

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  6. Jeju
    déc 26, 2012 @ 19:08:48

    Ton article ne laisse pas insensible et fait réfléchir sur la place des parents , parfois des accompagnants qui sont la prés des patients et qui parfois se transforment en soignants par choix , par un sentiment d’obligation ou autre …

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