Parce que ça suffit

Je n’aime pas faire de politique. Je pense que cet espace n’est pas le lieu approprié, et les lois sur la santé ou le budget défilent sans que jamais je ne me sente la légitimité de vous imposer mon opinion. Et puis, il y a des fois où le monceau d’énormités qu’on peut lire et entendre me fait suffisamment monter la moutarde au nez…

Ce texte n’a pas pour but de faire l’apologie du mariage homosexuel, tout simplement car pour moi le débat ne devrait même pas exister : il me semble que nous vivons dans une société laïque et que, partant de là, la conception traditionnelle du couple (un homme et une femme, et tous deux de même couleur et origine, tant qu’à faire…) ne concerne pas les lois et législateurs. Que chacun se sente libre de faire comme il le ressent dans son église, sa synagogue ou sa mosquée ; nous ne parlons pas ici de l’union spirituelle de deux âmes mais plus prosaïquement, de l’acquisition de droits et devoirs, et de l’union de deux patrimoines. Parce que oui, désolée mais le mariage civil, c’est juste ça ! Et je ne vois pas en quoi ce qui se trouve dans le pantalon ou sous la robe des fiancé(e)s intéresse monsieur le Maire.

Avoir du respect pour ce qui est

Ce texte n’a pas non plus pour but d’opposer les merveilleuses-familles-homoparentales qui élèvent leurs enfants dans l’harmonie, aux vilaines-familles-hétéroparentales où l’on se jette des assiettes à la figure devant les enfants ; parce que ce cliché-là m’agace autant que l’autre !

Le mariage gay, c’est simplement l’union de deux êtres humains qui seront confrontés aux mêmes problèmes que n’importe quel couple marié. Créer le mariage gay créera également le divorce gay.

Quant à l’éducation des enfants… Vous en connaissez, vous, des parents parfaits ? Chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il a ; pourquoi les homosexuels seraient-ils condamnés à la réussite, pourquoi n’auraient-ils pas le droit aux failles qui caractérisent tous les couples du monde ? Non, décidément, l’angélisme ne me satisfait pas plus que la diabolisation. Il ne s’agit pas plus de porter aux nues que de cracher sur un mode de vie, juste d’avoir du respect pour ce qui est.

« C’est vous, la mère légale ? »

Pour moi, ça a commencé tout bêtement, par une gaffe – une série de gaffes. Je travaille régulièrement dans un service d’urgences pédiatriques et, il y a quelques semaines, nous avons reçu une enfant très jeune en pleine crise d’asthme, accompagnée des pompiers et de sa maman. Une autre dame est arrivée peu après, que j’ai pensé être, du fait d’une légère différence d’âge (décidément ça ne me réussit pas), la soeur ou la tante de la maman. Je l’ai donc laissée en salle d’attente, en lui disant : « La maman seulement ». « Euh, mais… je suis sa maman… Elle a deux mamans, quoi ».

Là, bien sûr, je l’ai faite entrer tout de suite ! Puis, une fois la situation de crise gérée et l’enfant soignée, cette même dame m’a suivie quand j’ai demandé une des mères pour faire l’entrée administrative. Je n’ai rien trouvé de mieux à dire que « C’est vous, la mère légale ? »… En même temps, il faut bien que je sache quelle carte Vitale prendre ! Pour le déroulé de la grossesse, aussi, je ne sais plus ce que j’ai dit exactement mais c’était compliqué. Il me semble avoir évité l’écueil des antécédents familiaux de la branche paternelle ; mais mon tact a tendance à errer dans les limbes, passé une heure du matin, donc je n’en jurerais pas !

Aux yeux de la société,
l’un de ces parents n’existe pas.

Dès que le pénible interrogatoire a été fini, j’ai tenu à présenter de plates excuses à cette maman pour mon manque de finesse. Elle m’a répondu d’un simple sourire un peu las, et je l’ai raccompagnée tout de suite auprès de son bébé. Je me sentais nulle… Quelle ne fut donc pas ma surprise, à l’issue de la consultation, de voir cette maman revenir vers moi pour me remercier particulièrement de « ma gentillesse et mon ouverture d’esprit » ! Mais si cet entretien pourri, raté, méritait des remerciements, alors c’est quoi la « norme » ? C’est quoi, sa vie de famille habituelle ?

Et encore, j’ai de la chance ; l’hôpital où je travaille nous permet une certaine souplesse (qui n’est pas de mise partout, hélas). J’ai donc pu autoriser – un comble, quand on y pense – ces mamans à rester toutes les deux avec leur enfant, et à affronter ensemble l’hospitalisation qui a suivi. Mais je pourrais tout aussi bien avoir pour consigne de ma direction d’appliquer strictement la Loi, pour laquelle une de ces deux femmes, une de ces deux mères attentives et aimantes, n’est rien pour cette enfant ! Je pourrais très bien plonger dans l’angoisse cette petite fille, en lui refusant la présence durant ces heures terribles, de l’un des deux êtres qu’elle aime le plus au monde. Je pourrais considérer que l’une de ces femmes n’a pas voix au chapitre en ce qui concerne des décisions cruciales pour l’avenir de son enfant ; je pourrais ne la tenir informée de rien et lui interdire de la ramener à la maison. Aux yeux de la société, l’un de ces parents n’existe pas.

De pouponnière en foyer,
de foyer en famille d’accueil

Comme vous le savez peut-être, je travaille régulièrement en néonatalogie. Et trop souvent à mon goût, certains bébés restent avec nous bien au-delà de ce qui serait médicalement justifié. C’est qu’il en faut, du temps, pour trouver auprès de services d’aide à l’enfance complètement surchargés, une place d’accueil pour un enfant – que ses parents, pour une raison ou une autre qu’il ne m’appartient en aucun cas de condamner, ne sont pas en mesure d’accueillir.

Parfois, il faut plusieurs semaines avant de décrocher le Graal : un place en pouponnière… Et c’est toujours avec un serrement au coeur que je vois ces enfants partir du service ; sachant que pour la plupart, leur enfance se fera de pouponnière en foyer, de foyer en famille d’accueil, et qu’elle sera fort difficile.

Car ils sont hélas très peu nombreux, ces parents qui ont le grand courage de faire pour ces enfants l’acte d’amour désintéressé que serait un abandon, avec lequel irait la chance d’être adopté. Et la loi est ainsi (mal) faite que, sans un abandon décidé de manière active, il est très difficile de déchoir quelqu’un – même absent ou maltraitant – de ses droits parentaux.

Où ira-t-elle,
si sa « mère légale »
vient à mourir ?

On reproche souvent aux couples homosexuels de réclamer un « droit à l’enfant » mais en réalité, qui l’exerce, ce droit ? Et le droit des enfants à être élevés dans un foyer stable et aimant, avec des parents à eux : qui s’en préoccupe ?

Des parents qui ne le sont que de nom, ou que pour faire (volontairement ou pas) du mal à leurs enfants : ceux-là, aux yeux de la société, ils existent. Mais le petit bout de chou dont je vous ai parlé, dans tout ça ? Où ira-t-elle, si sa « mère légale » vient à mourir ?

Ces derniers temps, trop souvent, j’ai vu dans les médias une partie de la population afficher allègrement sa haine et sa peur de l’autre. J’ai vu ceux qui, le reste du temps, ne s’indignent pas du sort des enfants que j’accompagne si brièvement, être prêts à se mobiliser et défiler dans la rue pour que d’autres soient privés d’un droit. Tout cela, bien sûr, afin de « protéger les enfants »… Alors, oui, je ne rejoindrai ces gens-là que sur un seul point : s’il vous plaît, vous qui nous gouvernez, offrez-nous enfin des lois qui protègent tous les enfants.

PS : Si certains s’interrogent encore sur la vie des familles homoparentales, je les invite à visiter le blog Puisque c’est la guerre. Vous y découvrirez tout simplement que la parentalité n’a pas de préférence sexuelle et que, si l’amour est aussi simple pour chacun, élever un enfant est aussi difficile pour tous ! Pas besoin d’y ajouter notre intolérance, donc…

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7 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Doula
    avr 24, 2013 @ 00:18:46

    Bravo Linoa, tu as dit avec intelligence et sensibilité tout ce qu’il y avait à dire et ton attitude devant ces deux Mamans, même si tu t’es sentie maladroite, a été celle qu’il fallait.

    Répondre

  2. Linsay
    avr 24, 2013 @ 08:18:38

    Je te rejoins vraiment en tous points : ni angélisme ni diabolisation. Juste accepter d’envisager une situation homoparentale comme une situation normale et la mettre sur le même plan que les autres, ce serait déjà bien.

    Répondre

  3. bouzou
    avr 24, 2013 @ 17:41:41

    BRAVO, évidemment ! Un complément intéressant : http://egalitariste.net/2013/04/14/quon-en-finisse/

    Répondre

  4. Rétrolien: Qu’on en finisse ! | L'Égalitarisme c'est pas ce que vous croyez !
  5. Mia M
    mai 26, 2013 @ 20:56:30

    Bravo pur ce post intelligent et juste.

    Répondre

  6. TheCarabin
    juin 26, 2013 @ 13:50:54

    Vraiment touchant !

    Répondre

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