Pourquoi se lever le matin ?

Il y a des jours où on ne sait plus pourquoi. Pourquoi je suis là si tôt. Pourquoi je persiste à sourire quand je me fais insulter. Pourquoi je lutte contre la mort quand je sais très bien que je vais perdre.

On surestime souvent la valeur d’une relation soignant-soigné, et ce n’est pas au travers d’un boulot comme le mien qu’on comble un besoin de reconnaissance. Et puis, il y a les instants de grâce ; ceux où la dite relation devient un pont entre deux êtres humains que rien ne prédisposait à se rencontrer, fugace, magique. Ça ne représente pas grand chose mais un simple moment peut changer une vie. L’un de ces moments rares qu’une « vieille routière » m’avait conseillé de thésauriser dans mon coeur – « pour le jour où tu ne seras plus sûre de savoir pourquoi tu te lèves le matin ».

« C’est beau, ce que vous faites.
Votre père doit être fier de vous. »

Je le soignais à domicile. Il était âgé, il vivait seul, ne sortait pas. Pour des patients comme celui-ci, on est une présence attendue, un interlocuteur privilégié et la complicité s’installe peu à peu au-delà du geste technique. On papote, on change une ampoule, on commente la déco et parfois, le soir, on réchauffe la tisane et on règle la télé.

C’était mon dernier jour de stage ; c’est peut-être la raison ? Ça ne prête pas à conséquence, ce qu’on raconte à la stagiaire qu’on ne reverra plus, de lui offrir ce cadeau avant qu’elle sorte de votre vie, de lui prouver à quel point c’était vrai même si c’était bref. « Si vous avez le temps, faites aussi un café pour vous ». Nous voilà donc assis, chacun avec sa tasse fumante à la main. « C’est beau, ce que vous faites. Votre père doit être fier de vous. Moi, je n’ai jamais eu d’enfant. »

Une partie du fil de sa vie
comme un cadeau

Il me montre alors une petite photo de sa défunte épouse et, les yeux dans les yeux, sans que je demande rien, me déroule une partie du fil de sa vie comme un cadeau. Un passé militaire ; une jeune femme étrangère arrachée à la mort au cours d’une mission ; comment ils sont tombés amoureux, se sont mariés au mépris du qu’en-dira-t-on ; ce premier bébé perdu – il n’y en aura jamais d’autre. Les écueils d’une vie commune, jusqu’à la perte tragique qui l’a laissé seul.

Un long silence me fait comprendre que l’instant est passé. Mais, alors que je me dirige vers la porte, j’entends : « Je l’ai aimée toute ma vie. Cinq ans déjà qu’elle est partie… et vous savez, je l’aime encore. »

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