Live and let die

Ce jour, je l’avais espéré comme une folle ! Mon stage se passait vraiment bien, je me sentais des ailes et pour la première fois, on me proposait d’avoir mon secteur ; c’est à dire, d’être responsable de quatre patients comme si j’étais déjà infirmière !… Pourquoi a-t-il fallu que ce monsieur, qu’en plus je connaissais d’un précédent stage, vienne mourir dans ce premier secteur ?

Le dossier avait le mérite d’être clair : « motif d’entrée : soins palliatifs ». N’empêche, j’allais être confrontée à un décès pour la première fois, et la philosophie des soins palliatifs me passait un peu loin au-dessus de la tête. Pour moi, ça représentait surtout le stress supplémentaire de gérer la morphine.

« Tu n’as pas compris ce que
c’est, les soins palliatifs. »

Tout s’est emballé en fin de matinée. Encombrement majeur, chute de la saturation : mon patient s’étouffe. Je m’affole, je cours partout, je mets en place un masque à haute concentration et une aspiration, je harcèle le médecin pour avoir une ordonnance miracle… Et celui-ci me rétorque : « Je te prépare le matériel pour l’intuber, alors ? On transforme le service en réa ? ». Face à mon expression interloquée, il se radoucit néanmoins : « Écoute, tu n’as pas compris ce que c’est, les soins palliatifs. Arrête-moi tout ce bazar et veille au confort de ton patient. On n’est plus dans l’urgence, là. »

Plus dans l’urgence ?? Mais il a entendu ce que je lui ai dit, au sujet de la saturation ? On va pas laisser le patient mourir, quand même !? « Justement, Linoa : ton patient va mourir. Tout ce qu’il te reste à faire, c’est l’accompagner. » Son discours me rebondit dessus. Comment ça, « mourir » ? Et lui, il n’a pas un cachet pour empêcher ça, peut-être ? Mais il l’a eu où, son diplôme ?!

Je finis par me ressaisir, et ce qu’il m’explique atteint mon cerveau. Passer la main pour ce premier jour serait un échec, alors je me cramponne et, enfin, je fais mon travail : je contacte et reçois les proches du patient, je l’installe bien, je lui humidifie le visage, je lui tiens la main…

Je me dégoûte : j’ai laissé
mourir mon patient.

Il s’éteint tout doucement, en fin d’après-midi. Sa compagne en larmes se jette dans mes bras, me parle longtemps. Elle me remercie chaleureusement pour ce que j’ai fait alors que moi, je suis morte de honte : fait quoi ? En quoi je l’ai aidé ? L’infirmière qui m’encadre me rattrape au vestiaire, et me félicite pour mon attitude. Elle me rassure, me dit que ce que j’ai vécu était normal ; que quand on a peur, c’est un réflexe naturel de se tourner vers la technique pour mettre l’émotion à distance ; que j’ai bien rempli mon rôle relationnel. Il me faudra des semaines pour intégrer ce qu’elle m’a dit ce jour-là… Pour l’instant, je me dégoûte : j’ai laissé mourir mon patient. Je lui souris, je fais la forte ; je gère, merci bien.

C’est sur le chemin pour rentrer chez moi que j’ai craqué. J’ai arrêté la voiture sur le bas-côté et éclaté en sanglots, en serrant le volant à m’en faire mal, les jointures blanchies. Je ne sais même pas combien de temps je suis restée comme ça, à pleurer… Assez pour inquiéter ceux qui m’attendaient, en tout cas.

Lorsque la mort s’est présentée à nouveau dans le service, je ne me suis pas affolée. Je n’ai plus jamais ressenti, non plus, le besoin de pleurer comme ce jour-là. Bref, j’ai appris par coeur ce que sont les soins palliatifs. Ce patient a-t-il su qu’en partant, il me faisait ce dernier cadeau : m’aider à grandir ?

6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Céline
    Nov 23, 2011 @ 22:12:50

    Je comprends ce besoin de technique, c’est difficile de te dire que celui-là, tu ne vas pas le sauver. Mais l’aider, ça oui, tu l’as fait. Je t’embrasse très fort.

    Répondre

  2. Pezito
    Nov 23, 2011 @ 23:54:41

    Pareil, j’ai trouvé cette histoire très touchante. On n’imagine pas vraiment le « choc » que peut représenter une telle expérience, parce qu’on vous croit formées à ça… Mais comme partout, la formation est une chose, la réalité tout autre. Vous avez beau savoir que vous serez confrontées à la mort tôt ou tard, c’est finalement assez logique (et mieux pour le moral) que vous restiez tournées le plus possible vers la vie ! Des bisous aussi.

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  3. Lydie
    Déc 10, 2011 @ 22:32:15

    Que tu pleures OK, mais ne fais pas pleurer les autres … Ta description était belle, émouvante et ça fait partie de la vie. Merci en tous cas de l’avoir racontée.

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  4. Lydiie ESI 3A
    Fév 07, 2012 @ 11:59:36

    J’ai revecu une nouvelle fois ce que moi aussi j’ai pu vivre dans un service, mon secteur 15 patients et un soins palliatifs de tumeurs cerebrales… difficile de prendre de la distance quand on apprend dans notre formation à aider les patients à vivre …

    Répondre

  5. Rétrolien: L’accroche-coeur « Hospitalités

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