Le jour où j’ai raté la relève

La relève. Le coeur de votre journée d’infirmière. C’est ainsi que vous la commencez, plus ou moins fraîche et dispose, vers les sept heures du matin.

Si vous êtes sympa, vous êtes arrivée un peu avant pour vos collègues de nuit épuisées. On rigole un peu, on essaye de rendre le moment convivial, on est attendues avec du café… Puis on se lance dans le vif du sujet : les patients. Il ne faut pas en perdre une miette, chaque information est importante, parfois vitale ; celui-ci ira au bloc, celui-ci va mieux, celui-là est à surveiller plus étroitement… Bosser sans faire de relève, c’est prendre en charge un service d’inconnus – bref, strictement impossible !

Passer l’information,
raccrocher sa tenue
et réenfiler sa vie

C’est aussi là que vous découvrirez ce que sera votre journée. Les filles de nuit sont fraîches, elles ont le sourire ? Bonne journée en perspective. Mais c’est là également qu’on vous signale le matériel en panne, le patient qui s’aggrave et – oui, désolée… les gens particulièrement casse-pieds…

On vous remet la précieuse feuille de relève : devoir accompli, elles peuvent aller se coucher et vous voilà responsable pour les 7 à 12 prochaines heures. Compléter cette fiche sera l’une de vos missions du jour. C’est ainsi que vous la finirez, plus si fraîche ni si dispose, autour d’un café ; passer l’information, raccrocher sa tenue et réenfiler sa vie.

Sauf que parfois, quand on est élève, on a un planning décalé par rapport au reste de l’équipe et on rate certaines relèves. Le plus souvent, j’essayais d’arriver un peu plus tôt pour ne pas rater celle du matin mais ce jour-là, j’étais en retard et le temps que je me change, les collègues avaient déjà commencé. Plutôt que de les déranger en prenant le train en marche, j’ai donc décidé d’attaquer le « tour de dextros ». C’est la première chose à faire, le matin dans un service : aller contrôler le taux de sucre dans le sang de tous les patients diabétiques, avant que les petits-déjeuners montent de la cuisine.

« Attention les yeux… »

Me voilà donc partie, avec mon petit chariot et mon petit matériel ; la super étudiante qui prend des initiatives ! J’arrive devant la porte d’un patient atteint d’une tumeur cérébrale qui a quelques effets sur sa lucidité. La plupart du temps, il ne réagit pas quand on lui parle mais je persiste car parfois, il me répond. Je toque, je rentre. Visiblement, je suis la première à passer : les volets sont fermés, la chambre dans le noir. Et moi qui la traverse en papotant comme un petit moulin à paroles, le temps de préparer mon matériel :

« Bonjour Monsieur X, vous avez bien dormi ? Vous savez quoi, il a neigé pour la première fois de l’année, cette nuit ! Attendez, j’ouvre pour que vous voyiez mieux ; attention les yeux… AAAAAAAAAAAAAAAAHHHH !!! »

(Pendant ce temps-là, dans la salle de soins…)

– … AAAAAAAAHHHH !!!
– Hé, les filles… Quelqu’un a dit à la stagiaire qu’il est mort depuis minuit, le monsieur de la chambre 3 ?

Une personne décédée,
ça n’a pas l’air endormi.

(Attention, détails glauques.) Si vous avez en tête l’image de la personne décédée qui paraît dormir, celle des films, à qui on secoue le bras pour être sûr… Peut-être ne comprenez vous pas ce qui m’a glacé le sang à hurler ; la mort, après tout, je la côtoie. Sauf qu’une personne décédée, ça n’a pas du tout l’air endormi : la première idée – irrationelle – qui m’est venue, est que quelqu’un avait mis un mannequin dans le lit pour m’effrayer ! Le teint cireux, les yeux ouverts et blancs, la bouche affaissée comme jamais une bouche vivante, creusant les joues… Une vision de cauchemar, quoi !

Et pourquoi ? Parce que j’étais dans un service de jeunes infirmières. Les anciennes, de la génération de mes parents, elles savent ; elles ont fait des toilettes mortuaires pendant leurs études. Le corps est présentable car elles ont pris le temps de fermer les yeux, elles ont calé la bouche en position fermée avant que survienne la rigidité cadavérique.

Les petites jeunes comme moi, on ne nous a pas appris ces choses à l’école ! Un métier existe pour ça, maintenant : le thanatopracteur, qui officie dans l’univers silencieux de la morgue où nous, les infirmières, qui entretenons la vie, ne mettons par définition jamais les pieds. Sauf que ce professionnel ne se déplace pas la nuit (après tout il n’y a guère urgence)… Chères jeunes collègues, pensez à mon coeur : mettez une petite bande pour caler la bouche… et avertissez-moi !

6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Céline
    Fév 02, 2012 @ 17:28:00

    Yeurk…
    Ma pauvre… Je t’avoue très honnêtement que quand tu m’avais raconté ça la première fois je n’avais pas compris la raison pour laquelle tu avais crié, enfin je comprenais la surprise bien sûr, mais j’ignorais les détails…

    Répondre

  2. Pezito
    Fév 02, 2012 @ 20:34:03

    Voilà, maintenant tu sais pourquoi ! ^^;
    Et encore, là il n’y a que le côté « visuel »… Parce que bon, quand tu meurs, y’a pas que les muscles de la mâchoire qui se relâchent, quoi. 😄

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  3. Mélissa
    Fév 06, 2012 @ 23:34:27

    eh bien dis donc! Que d’émotions en prenant son service!
    Mais la question que je me pose: pourquoi ce patient est-il encore dans sa chambre après 7h de décès?…

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    • Linoa
      Fév 06, 2012 @ 23:42:30

      En fait (mais ça je ne l’ai su que plus tard) il y avait un problème technique au dépositoire qui fait que les patients décédés devaient rester dans le service si le decès avait lieu de nuit (si je me souvient bien un prestataire venait les chercher le lendemain matin mais ne se deplaçait pas la nuit)

      Répondre

  4. Christelle
    Fév 08, 2012 @ 18:28:27

    oh purée, ça m’est arrivée aussi lorsque j’ai débuté comme ASH dans la maison de retraite où je bosse acturellement, j’étais tellement surprise que j’ai failli lâcher le plateau petit dèj

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    • Linoa
      Fév 08, 2012 @ 22:37:50

      En fait c’est hallucinant le nombre de personnes qui ont eut une expérience comme ça au cours de leur carrière! Tu es au moins la dixième à m’en parler!

      Répondre

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