À la pharmacie

L’hôpital est un petit monde de corporatismes. Pour le patient, on ressemble à une armée en blanc, tout le monde semble évoluer dans la cohésion et il est parfois difficile de savoir qui est qui. Mais dans les coulisses, c’est souvent la guerre, plus ou moins bon enfant selon les services.

Coups de poignard
et travail d’équipe

« Les aides-soignantes refusent d’aider les ASH » ; « Non, ce sont les infirmières qui méprisent les aides-soignantes » ; « Les internes font de la rétention d’information » ; « Ah ! encore un coup des anesthésistes » ; « Les kinés ne lavent jamais leurs tasses à café »… etc, etc. Le quotidien s’égrenne entre coups de poignard et solidarité, piques venimeuses et vrai travail d’équipe. Au milieu de tout ça, je suis une fille plutôt arrangeante, qui s’entend avec tout le monde et respecte le travail de chacun…

Vous y avez cru, hein ?… J’aime pas les pharmaciens. Voilà, c’est dit ! J’exagère volontairement, bien sûr ; mais il faut dire qu’infirmiers et pharmaciens, nous n’avons pas la même vision des choses. Heureusement, du coup : je comprends parfaitement la logique qui veut que les responsables des soins ne tiennent pas les cordons de la bourse ; nous en ferions sûrement trop, par empathie avec les patients. La pharmacie est gérée par une logique comptable et si un service devient un gouffre financier, c’est le pharmacien qui se fera taper sur les doigts. Ça, je le comprends… Mais il y a quand même des priorités évidentes, non ?

Situation de pandémie

Un bon exemple de cet état de fait remonte à ma deuxième année d’études. Le service de pédiatrie où j’effectuais mon stage subissait les assauts des quatre Cavaliers de l’Apocalypse : Bronchiolite, Gastroentérite, Grippe A et le redoutable LFDNOPFLC (Les Filles De Nuit Ont Pas Fait La Commande). Le service était plein à craquer, en situation de pandémie qui plus est ! Entre les masques, les surblouses, le Tamiflu et la télé… Il y avait de quoi transformer en paranoïaque le parent le plus équilibré. Les petits avaient tous plus ou moins des perfusions ; certaines devaient être posées dans les heures qui suivaient et il restait… trois tubulures dans le service. Des tubulures pour pompe, exclusives à la pédiatrie et dont aucun autre service ne pouvait nous dépanner !

Dans une situation de crise comme celle-là, une élève en début de deuxième année essaiera surtout de ne pas gêner l’équipe ; inutile d’espérer être encadrée sur un soin spécifique, ce jour-là. Il vaut mieux essayer de soulager un maximum l’équipe sous pression, en exécutant tous les petits soins courants et en faisant les « courses » au labo ou à la pharmacie. Autant vous dire que le jour de la Bataille des Tubulures, j’étais dans l’ascenseur avant même qu’on me le dise : trois tubulures, ça permet de soigner un seul enfant sur les vingt présents ! Les filles du service ayant déjà téléphoné à la pharmacie, je m’attendais quasiment à trouver mon carton qui m’attendrait sagement derrière la porte…

Formulaire vert,
stylo rose bonbon

Sur place, j’ai déchanté ; un guichet, une sonnette et… personne qui vient. Quand le pharmacien arrive, je suis en train de me tordre les mains d’angoisse en pensant aux antibiotiques qui prennent du retard. J’expose mon cas : je suis l’élève de la pédiatrie et je voudrais mes tubulures. Vite. Sauf que… je me prends de plein fouet toute la rigueur administrative.

Je suis là, avec mes petits malades, mon service au bord de la crise de nerfs, mes soins indispensables, vitaux dans certains cas (oui, une hydratation c’est vital)… Mais qu’est-ce que je m’imagine ? Ce n’est pas le jour de commande de la pédiatrie ! Le pharmacien est extrêmement désolé pour mes tubulures mais on a déjà eu notre dotation, hein ! Et puis, c’est pas comme ça qu’on s’y prend pour les commandes urgentes ; c’est de telle heure à telle heure, sur le formulaire vert avec le stylo rose bonbon. Sinon, pas de tubulures.

Il finit par disparaître
dans les tréfonds de son stock.

J’essaye de me dépêtrer de cette situation ubuesque avec le sourire, pendant une bonne dizaine de minutes, avant de me cacher à mon tour derrière la logique comptable : trois tubulures pour trente perfusions… Suggèrerait-il que nous les rincions et que les gamins se les prêtent ? Devons-nous fermer le service et transférer tous les enfants ? Et surtout, le déficit de l’hôpital est-il prélevé directement sur le salaire de ce gentil monsieur ?… Bref, à force de m’énerver, de tempêter, de menacer de faire une fiche d’incident, d’appeler ma cadre, il finit par disparaître dans les tréfonds de son stock.

Comme je suis polie, je me décale dans un renfoncement pour permettre aux autres usagers – car la salle s’est remplie durant notre échange glacial – d’accéder au guichet. Apparemment, me voilà dans l’angle mort du pharmacien car d’un coup, j’entends : « Bah c’est la meilleure ! Elle est repartie, la petite conne de la pédiatrie ?! »… C’est avec un plaisir non dissimulé que je me suis penchée en disant « Non, elle est toujours là ! » et en le remerciant, avec double dose de politesse…

Pfff… J’aime pas les pharmaciens !

(Linoa vous informe qu’aucun pharmacien n’a été blessé ou maltraité durant la rédaction de cet article.)

PS : Vous aurez pu constater que l’article d’aujourd’hui est illustré. Cela me donne l’occasion de vous parler du blog de Daniel Bouzou ! J’invite toute personne ayant un intérêt pour la greffe rénale et/ou la dialyse à lui rendre visite, pour une mine d’informations et un point de vue « de l’intérieur ». Quant aux autres, je les invite aussi à cliquer parce que c’est juste très drôle…

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6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. bouzou
    Fév 08, 2012 @ 18:47:34

    Un petit dessin sur Linoa nail art…

    Répondre

  2. bouzou
    Fév 08, 2012 @ 22:52:22

    Ben oui, c’est fait pour çà ! 🙂

    Répondre

  3. Céline
    Fév 10, 2012 @ 12:46:49

    C’est toujours passionnant, tes récits, car on entrevoit ce que peut être ce boulot. J’aimerais vraiment qu’au collège et au lycée, et même après, d’ailleurs, on soit informé de cette façon, pour savoir et comprendre. Savoir ce que c’est qu’être infirmière, instit, artiste de cirque, secrétaire de mairie, boucher, caissière, médecin, ouvrier à la chaîne, éboueur, avocat, journaliste, livreur, maçon… qu’est-ce que le monde irait mieux, déjà…
    En tout cas ta réaction m’a fait marrer, bien joué ! 😉

    Répondre

  4. Mélanie
    Fév 10, 2012 @ 18:02:26

    Super !
    Un point de vue que l’on partage pour bcp !

    Nous parlions justement ce matin, à l’école des cadres, des paradoxes qu’il existe entre les différentes logiques du système hospitaliers, et notamment entre la logique marchande et la logique de soins…

    Bref…
    Il y aurait bcp à dire sur le sujet

    Quand au blog de Daniel Bouzou, je confirme, il faut y aller !

    Répondre

    • Linoa
      Fév 10, 2012 @ 18:31:39

      Mais justement je serais très intéréssée par votre point de vue! Il est généralement admis que ceux qui soignent ne doivent pas être responsables des finances (et effectivement je serais capable de ruiner le service si on me laissait faire, surtout en réeducation) mais y a-t-il des expériences de services ainsi autogérés ( EHPAD où autre)?

      Répondre

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