En roue libre

Cette petite aventure m’est arrivée alors que j’étais en médecine. Un service fabuleux, très formateur et où les patients, relevant pour la plupart de la gériatrie, étaient traités avec humanité dans le cadre d’un véritable projet.

Mais c’était aussi un service très lourd, avec beaucoup de soins, beaucoup de patients, beaucoup de toilettes et peu de temps pour le relationnel. Ce jour-là, le service était particulièrement chargé : des patients étaient instables, d’autres en fin de vie… Le genre de journée où à 15h, j’avais tellement pris soin des autres et tellement peu soin de moi que, à jeûn depuis 5h du matin, je commençais à envisager les bienfaits d’une perfusion et d’un auto-sondage urinaire…

Un paquet encombrant

C’est à peu près à ce moment-là qu’on nous annonce un patient envoyé par un service de psychiatrie de la région. Un monsieur soigné dans ledit service depuis peu, étiqueté « trouble autistique majeur ». Déjà, il n’a rien à faire en psychiatrie mais bon, on fait ce qu’on peut ! Apparemment, c’est aussi un diabétique mal équilibré. Nous le recevons donc pour un bilan de son diabète.

Voilà ce patient qui arrive, sans accompagnant, juste avec les ambulanciers qui nous le laissent comme un paquet encombrant… Car encombrant, il l’est : un homme obèse, dans la force de l’âge, d’environ 1.90m ! Il regarde à travers nous, l’air éteint (très pratique pour remplir le dossier, soit dit en passant).

Je me rappelle l’avoir conduit dans sa chambre, un peu interdite, lui parlant doucement comme à un enfant, en essayant d’éviter de l’effrayer car tout semblait agression pour lui. Je me rappelle m’être sentie démunie face à ce patient non communiquant, moi qui n’avais jamais travaillé en psy à l’époque et n’avais pas de notions de l’approche appropriée. Je me rappelle les dextros et les piqûres d’insuline durant lesquelles, en appuyant sur le piston, j’avais l’impression de presser la détente qui ferait partir une gifle de cette montagne humaine. Je me rappelle aussi de son indifférence apparente à ces douleurs légères – tout comme de son hurlement terrifié suite à une caresse sur la main, que j’avais voulue rassurante.

Tout nu dans le couloir

C’est à ce moment-là que les problèmes ont commencé… Dans ce service blindé, même en voulant bien faire et être empathique, je ne pouvais pas rester à ses côtés pendant des heures. Mais dès que je sortais de la chambre, voilà que ce patient difficile se mettait tout nu et me suivait dans le couloir au milieu des médecins, des familles éplorées… Deux ou trois fois, on a failli ne pas le rattraper à temps, avant qu’il sorte du service ! Je crois que toute l’équipe (infirmières et aides soignantes) est passée une fois au rhabillage, cet après-midi-là. On a fini par laisser tomber et opter pour une chemise de bloc, plus facile à gérer ; et le médecin a prescrit une contention.

S’il y a bien un truc que je déteste, c’est attacher les patients. Même pour leur sécurité, je le vis comme un échec et me sens salie, maltraitante. C’est donc avec un « ouf » de soulagement que j’ai retiré, en fin de journée, les fameuses contentions après qu’on ait administré à ce patient son traitement du soir (qui allait l’endormir profondément). Et quel traitement ! Je me suis fait confirmer la dose par ma collègue, qui se l’est faite confirmer par le médecin : de quoi endormir un cheval… Enfin, c’est ce qu’on croyait…

Le temps de finir le tour, nous entendons hurler à l’autre bout du service. Nous courons dans la chambre d’un monsieur tétraplégique qui nous raconte, paniqué, avoir vu entrer « un grand monsieur tout nu » qui s’est jeté sur… la boîte de chocolats. Eh oui, pas facile de suivre le régime diabétique ! Ma collègue et moi nous regardons, et notre sang ne fait qu’un tour : notre grand patient, hyper sensible, s’est sûrement senti agressé par le cri qu’a poussé la victime de son petit larcin.

Course-poursuite dans le parking

J’attrape une chemise de bloc et nous nous mettons en quête de notre fugueur, quand le téléphone portable du service sonne : les filles de nuit viennent de croiser, en arrivant, un monsieur tout nu dans les géraniums du parking. Il ne serait pas à nous, par hasard ?… S’ensuit une course-poursuite insensée dans le parking – sauf que le portillon s’ouvre, et le patient s’engouffre dans la rue !

Je dois dire que nous avons fait sensation : un homme nu, poursuivi par deux nanas en blouse brandissant une chemise façon torero… On a tellement aimé cette notoriété soudaine qu’on a couru comme ça sur presque 500 mètres. Ce sont les clients d’un bar, un peu plus bas, qui ont réussi à bloquer le patient ; lequel s’est alors laissé ramener dans le service, sans faire d’histoire.

Dans un cas comme ça, je peux vous dire que le cerveau ne fonctionne plus normalement. Une partie de moi était persuadée de rêver, l’autre était bloquée sur une idée obsédante : le patient allait se couper, puisqu’il était pieds nus !

Quand, après l’avoir enfin recouché, nous nous somme présentées hirsutes et dégoulinantes à la relève, les filles de nuit nous ont regardées… Ça a été l’un des plus terribles fous rires de ma vie ! Malgré tout, la situation m’a questionnée : était-il indispensable de faire vivre de telles péripéties à ce patient ? Ne valait-il pas mieux équilibrer son diabète dans le service où il avait l’habitude d’être traité ? La réponse, je la cherche encore…

3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. bouzou
    Fév 14, 2012 @ 18:54:05

    Excellent, comme d’hab ! 🙂

    Répondre

  2. Mélanie
    Fév 16, 2012 @ 21:14:03

    J’aime bcp ! Tu me fais rire. J’imagine la scène… Mon Dieu, tu as raison : pourquoi vouloir à tout prix équilibrer ce foutu diabète dans un environnement générateur de stress et d’angoisse chez un patient pour qui, il faut tout le contraire… Les lois de la médecine et de la prise en charge des patients m’échappent aussi parfois !

    Répondre

    • Linoa
      Fév 17, 2012 @ 08:47:08

      Pas évident ! Quand j’en ai reparlé, j’ai presque eu l’impression d’être une mauvaise personne tant on m’a fait la morale sur le risque de ségrégation… Bien sûr que les patients psy ont le droit à la même offre de soin mais les services ne sont pas adaptés, ne serait-ce qu’en personnel, pour un patient comme celui-là !

      Répondre

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