À croquer ?

On me l’avait déjà dit, mais c’est lors de mon premier stage de nuit que ça m’a vraiment marquée. Il était minuit ; l’infirmière qui m’encadrait et moi-même devions administrer un traitement à un patient qui devait être opéré le lendemain. Ça me gênait de réveiller un monsieur qui s’était tordu de douleur tout l’après-midi, juste pour lui faire prendre un cachet ! Mais il faut bien exécuter les prescriptions. La lumière dans la tronche, c’était peut-être moins indispensable…

« Réagis, parce que
les gens vont te bouffer. »

Nous entrons, l’infirmière distribue le comprimé à ce patient complètement « dans le gaz » et je réalise que la tablette a été repoussée à l’autre bout de la chambre (pour penser à respecter le jeûne pré-opératoire, sans doute). Je vais donc chercher le verre d’eau sur la tablette, et le donne au patient pour qu’il avale son médicament.

Quand nous ressortons, je me prends un sermon qui me déstabilise : « C’est pour toi que je le dis, tu vas te faire manger. Tu es trop gentille. Tu n’as pas à lui apporter le verre d’eau au lit : il peut marcher, alors il se lève. Réagis, parce que les gens vont te bouffer »… Le discours me perturbe. Cette fille est expérimentée et je la sens bienveillante à mon égard ; serait-il possible que je sois trop gentille ? Peut-on être trop gentille avec les gens ? Ai-je vraiment l’air d’un petit chaperon blanc entouré de grands méchants patients ?

La réponse, je l’ai trouvée quelques mois plus tard, en soins intensifs. Un patient était plutôt mal, et l’équipe avait pris l’habitude de laisser son épouse libre de venir à toute heure. Je me souviens que je cherchais toutes les solutions (fauteuil, couvertures…) pour lui rendre ce box aussi peu inconfortable que possible. Sauf que quelques jours plus tard, il y eut un changement d’équipe. Moi, j’avais décidé de faire comme d’habitude avec cette famille, voire de demander l’autorisation de laisser entrer les enfants ; le scanner accroché dans le bureau médical montrait bien que leur père ne les verrait pas bacheliers… Je ne pense même pas qu’il était encore là à Noël.

Injecter un peu
d’humanité à l’hôpital

Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’à peine arrivée, l’épouse se ferait rembarrer : visites autorisées à partir de 10h, jusqu’à 16h. Il était 9h30 et l’infirmière l’a faite attendre 30 minutes devant la porte ! Je ne parlerai même pas des enfants… Alors, j’ai essayé de m’interposer gentiment. Au moins, de dire à ma collègue que cette dame n’était pas coupable, que les soignants la laissaient faire depuis plusieurs jours. Et là, mon interlocutrice s’emballe contre ses collègues et décide d’aller voir la cadre.

« Chic ! » me dis-je, « la cadre va la rappeler à l’ordre, introduire un peu d’éthique dans le débat« . Effectivement, la cadre a enguirlandé… la première équipe, pour ne pas avoir fait respecter les règles du service ! On m’a généreusement signifié que je ne serais tenue responsable de rien, pour avoir reproduit ce que j’ai vu faire. Comme si c’était une pratique déviante que j’avais imitée, injecter un peu d’humanité à l’hôpital ! Puisqu’elles me traitent avec gentillesse, j’essaie de plaider, d’en appeler à leurs sentiments d’épouses et de mères. Et bien sûr, leur réponse : « C’est bien d’être motivée, mais les règles sont les règles. Tu leur donnes ça, ils te prennent ça ; les gens vont te bouffer… Ahlala ! Tu es trop gentille pour ce métier, faut t’endurcir ou tu te feras manger ».

Un truc qui pourrait
me croquer le cerveau la nuit

Vous savez quoi ? Si être humaine, ça veut dire se faire manger, alors très bien ; qu’ils me mangent tant que je suis douce et tendre, car je refuse de me laisser devenir amère et coriace pour être moins appétissante ! En quoi ces personnes pourraient-elles me nuire ? Je peux vous garantir que je ne ramène plus les patients à la maison, dans ma tête ; mais empêcher une femme de voir son époux mourant ? Ça, c’est bien un truc qui pourrait me croquer le cerveau la nuit !

Si une infirmière expérimentée passe par ici et peut me dire ce que je risque, je suis preneuse. Je ne vais pas arroser les plantes chez les patients, je ne babysitte pas leurs enfants, je ne vais pas à leurs obsèques – mais pendant le temps de ma vacation, est-ce si dangereux de leur être agréable et de les ménager un peu ? Je comprends la nécessité de poser un cadre mais dans certains services, on propose un cadre d’acier trempé rigide. Moi, mes cadres, je les aime de mousse : contenants mais souples, comme les cocons où j’installe les prématurés. Qu’on puisse s’appuyer dessus sans s’y faire mal.

6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Lydie
    Fév 19, 2012 @ 19:45:47

    Je crois que tu as raison d’agir ainsi Linoa, les consignes c’est bien mais on peut aussi y ajouter de l’humanité ; connaissant quand même ton caractère qui ne se laisse pas écraser et ta promptitude à « rétorquer » je ne crois pas que tu te laisseras écraser, tu sauras très bien mettre les justes limites et surtout garder ton humanité.

    Répondre

  2. Céline
    Fév 19, 2012 @ 19:46:36

    C’est très intéressant, cet article. Il y a un certain nombre de métiers, comme ça, où il y a un « cadre » qu’on n’est pas censé dépasser. Sauf que parfois… on est tenté… Le problème dans ce cas, c’est qu’en plus j’imagine qu’en cas de souci ça peut salement te retomber dessus. Et pourtant, en effet… ne pas se laisser enquiquiner par « la masse » de patients je peux le comprendre en prenant un peu de recul. Mais dans le cas dont tu parles… la première équipe était évidemment dans le vrai. Une infirmière ça en voit, des gens qui meurent, et je comprends qu’on ne puisse pas pleurer à chaque fois. Mais son mari, il ne mourra qu’une fois, alors autant laisser aux gens le temps de se dire au-revoir. Même s’il n’est pas encore 9h30. Ne change pas, Linoa. Je dirai même plus : essaie de convertir le plus d’infirmières possible à tes vues ! 😉

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  3. bouzou
    Fév 20, 2012 @ 11:15:15

    Depuis plus de 20 ans de pratiques hospitalières en tant que « patient au long cours », j’ai été confronté à ces 2 types de soignants : ceux/celles qui essaient de se mettre « humainement » à notre portée et ceux/celles qui se bornent à appliquer bêtement le règlement. On retrouve à l’hôpital le reflet de notre Société. J’ai toujours détesté les « peaux de vache » qui n’ont aucune humanité : drôle de choix de métier pour ces gardes-chiourmes ! Prendre de temps en temps notre place serait peut être une solution pour leur apprendre un minimum d’égard envers leur prochain ? Ne changes rien dans ton comportement, c’est toi qui est dans le vrai !

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  4. Pyj
    Août 10, 2012 @ 20:05:14

    Ca me rappelle tellement de souvenirs cet article… Etudiante ou pas, il y a toujours des vieux dragons pour te faire comprendre que tu es un lapin de trois semaines qui ne sait rien à la vie quand tu veux contourner un peu les conventions établies pour améliorer les choses. Bon, ben moi j’attrape mes boules quiès, je fais « oui oui », et je poursuis ma route. Mes patients, mes règles, mes méthodes.

    Répondre

    • Linoa
      Août 10, 2012 @ 22:30:15

      J’aime beaucoup l’image du lapereau, c’est tout à fait ça dans le regard de certaines « routières » 🙂

      Répondre

      • Pyj
        Août 10, 2012 @ 23:13:26

        C’est une citation d’un de mes vieux dragons justement. « Nan mais Pyj, t’es un lapin de trois semaines, arrête de …(complèter selon l’humeur) » 😉

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