La voix de l’expérience

Dans la vie d’un étudiant en soins infirmiers, il existe un passage critique : la Mise en Situation Professionnelle, MSP pour les intimes. Hélas, quand on entre en IFSI on en devient très, très intime ! C’est un examen vraiment stressant. Tout débute dans un bureau ou une salle de soin ; face à vous, deux examinatrices.

Il y a la cadre du service où vous avez travaillé pendant un mois, et la cadre formatrice de votre école – et elles ne sont pas là pour vous faire de cadeau ! Un jour, vous aurez des vies entre les mains grâce à ce précieux sésame qu’elle vont vous délivrer, alors autant vous dire qu’il va falloir aller le décrocher. Décrire le service, parler du patient, exposer le « cas » que vous connaissez par coeur… sauf que bien sûr, à ce moment-là, rien ne veut sortir de votre bouche !

Notre métier est basé sur l’humain,
on ne gère pas des pots de yaourt.

Si vous êtes encore en état, on passe à l’épreuve de la mort subite : le soin. Préparer une perfusion avec les mains qui tremblent, entrer à douze dans cette chambre, face à un patient qui ne vous reconnaît plus tant vous êtes décomposée ; effectuer le travail dans les règle de l’art, avec le poids de ces regards qui pèse sur votre nuque. Un seul faux pas et c’est la faute d’hygiène, crime rédhibitoire qui vaut un zéro.

Pour la fille timide et émotive que je suis, c’était toujours une séance de torture. Notre métier est basé sur l’humain, on ne gère pas des pots de yaourt et du coup, si vous échouez, ce n’est pas seulement votre compétence qui est remise en cause mais aussi vos valeurs. Vous n’êtes pas seulement un mauvais étudiant mais carrément une mauvaise personne… Je le ressentais comme ça.

Le jour où l’on m’a remis mon diplôme, dans un premier temps je n’ai pas pleuré de joie d’être infirmière, mais du soulagement de savoir ces MSP derrière moi !

« Quel soignant voulez-vous être ? »

La plupart des élèves retiendront la MSP du Diplôme d’État, c’est à dire la dernière. Moi, c’est la première qui m’a le plus marquée. J’étais dans un service de soin à domicile, c’était mon tout premier stage, mon tout dernier jour et j’attendais cette maudite MSP. Et bien sûr, la personne qui devait venir de l’école n’était pas juste une cadre mais la cadre…

La Terminator. La killeuse. Celle que toute la classe redoute, même les hommes, même les nanas de 40 ans. Celle qui nous traite comme des gamins, celle qui vous donne des papillons dans le ventre juste en vous regardant. Celle qui n’admet aucune excuse : « Mais je me fous de votre stress, tout ce qui m’intéresse c’est le patient ! » ; « C’est vraiment ça, vos valeurs ? » ; « Qui êtes-vous ? Quel soignant voulez-vous être ? » ; « Vous n’êtes que sur du négatif, vous ne voyez que les problèmes des personnes et jamais leurs ressources »… Bref. Une vraie rêveuse, non ?

La voilà qui arrive…
Prête à me tuer, c’est sûr.

C’est pas possible, je ne peux pas faire ça. D’abord, je suis nulle… Et en plus, je suis nulle. Et puis, toute la veille j’ai été malade ! C’est sûr, c’est une gastro ; j’ai passé la nuit à vomir. Allez, je n’y vais pas. Il faut que je voie un médecin… N’insistez pas, je n’en suis pas capable.

Mon fiancé, ainsi tiré du lit à 5h du matin, me raisonne : même si je suis malade, je dois y aller. Elle y croira plus volontiers si elle voit ma tête. Je finis par me rendre à ses arguments… Après tout, que je me présente ou non, j’irai au rattrapage ; autant y aller. Je me gave de Smecta et monte dans la voiture (il ne m’a même pas laissée conduire, vu mon état). L’air frais me fait du bien, je me ressaisis.

Quelques minutes après mon arrivée, la voilà qui arrive… Prête à me tuer, c’est sûr. Elle va voir mon stress, le mépriser ; elle va… me sourire ? « Linoa, vous êtes plus blanche que votre feuille ! Venez, on va prendre un café. »

Alors là, je suis médusée. Je passe dans la salle de repos, en pilotage automatique. On s’assoit, on se sert, elle me fait parler du stage. « C’est la première fois que je vous vois en blanc ; ça vous va bien. » Ça me va bien, à moi ? Mais non, j’ai l’impression d’être déguisée… Elle, par contre, ça lui va comme un gant. On se lève, le moment de détente est terminé mais avant d’attaquer, elle me glisse : « Allez, ressaisissez-vous. Ne pensez pas au jury, pensez au patient »… Le ? Le patient ?… LE PATIENT !

Une démonstration magistrale
de ce qu’est une infirmière

Oui, parce que le minuscule détail que j’avais oublié, c’est qu’il y a un patient qui compte sur moi ce matin ! Un patient qui a gentiment accepté de jouer les cobayes, parce qu’il me fait confiance. Un patient qui m’a ouvert les portes de sa maison et m’a sorti son dossier médical, pour que je puisse travailler sur son « cas ». Un patient qui a répondu à toutes mes questions et qui attend mon arrivée. Un patient qui a eu la générosité d’accepter de prendre, ce jour-là, sa douche en public parce que les deux cadres, l’infirmière coordinatrice et moi-même nous tiendrons autour de son fauteuil roulant et de sa pudeur en mille morceaux – tout ça pour que « la petite » puisse passer son examen. Un patient que j’ai réduit, depuis la veille, à une leçon qu’on apprend ; une liste de diagnostics… Mais une personne que j’ai complètement oubliée.

Je le mesure d’autant plus quand nous arrivons chez ce monsieur, que je soigne depuis un mois et que j’estime bien connaître : son dossier, sa profession, le nombre de ses enfants, je sais tout. Ma cadre est là depuis cinq minutes, quand elle dit négligemment : « Ravissant, ce vase. » (Ah bon, on parle de la déco ?) « C’est japonais ? » poursuit-elle. Et voilà que le patient sourit, nostalgique : « J’ai vécu cinq ans là-bas, quand j’étais ingénieur. C’est l’une des périodes les plus heureuses de ma vie ».

Cet homme a vécu au Japon, pays que j’adore ! J’aurais aimé le savoir, discuter avec lui ; si seulement on n’avait pas passé un mois à parler de sa pathologie… Durant tout le soin, j’assisterai à une démonstration magistrale de ce qu’est une infirmière : elle observe, voit tout et prend soudain un petit élément pour faire parler, valoriser. J’en apprends plus sur ce monsieur en quelques minutes que durant le mois passé !

Je ne laisserai plus
mes valeurs au placard.

Cette situation, même si j’en suis mortifiée, me réveille. Je me secoue et je pense enfin au patient. Je fais attention pendant les délicats transferts, pour le mettre en sécurité. Je me place entre elles et lui, et je leur demande de se faire discrètes à l’entrée de la salle de bain. Bref, je me fous de ce qu’elles pensent ; je n’oublierai pas deux fois mon patient ! De toute façon, je me suis résignée à avoir une sale note mais je ne laisserai plus mes valeurs au placard, ça c’est sûr. Quand nous rentrons dans le service, le jury délibère et de mon côté, je fonds en larmes : j’ai forcément échoué. Quand elle m’appellent, je m’attends presque à un procès. Et là, la fameuse Terminator, avec sa réputation de tueuse d’élèves, me remet… un 17/20. « Sécurité et hygiène assurées, grand respect de la pudeur, communication de qualité. »

À partir du moment où j’ai laissé tomber l’examen pour me concentrer sur la tâche à accomplir, où j’ai oublié le cas pour voir la personne, où j’ai renoncé à la réussite, j’ai fait… exactement ce qu’on attendait de moi depuis le début ! Le soulagement est un peu amer mais j’ai enfin compris, ce jour-là, au bout d’un mois de stage, la nature du métier que j’ai choisi ; et la leçon s’est gravée pour toujours.

J’ai passé trois années côte à côte avec cette enseignante, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on n’a pas toujours été d’accord et en harmonie. Je crois que je l’ai haïe, parfois ; mais j’ai eu, dès ce jour, le plus grand respect pour elle. Encore aujourd’hui, s’il me venait la tentation d’expédier un soin parce que je suis pressée, de répondre sèchement à un patient parce que je suis fatiguée, j’entendrais cette petite voix aiguë dans ma tête : « Qui êtes vous ? Quel soignant voulez-vous être ? »

Pour la petite histoire, mon patient a passé le reste de la semaine à pavoiser auprès des autres membres de l’équipe : « Vous savez, la jeune et moi on a passé la MSP… eh bien, on a eu 17 ! »

Advertisements

6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. enblouseetenjean
    Mar 12, 2012 @ 19:42:00

    ça n’existe plus et pourtant ce sont des comportements que nous retrouvons toujours auprès de nos patients…

    Répondre

  2. Céline
    Mar 12, 2012 @ 19:43:41

    J’adore ce récit. Bourré de doutes, de remise en question et de lucidité. C’est touchant et humain. Ce qui ne m’étonne pas vraiment de toi. 😉

    Répondre

  3. Tiffany
    Mar 12, 2012 @ 19:45:24

    « Mais oui, Linoa, c’est basiiiiiiiiique » !!!!!
    C’est une belle leçon pour de nombreux corps de métier. Merci.
    Gros bisous, j’adore te lire.

    Répondre

  4. bouzou
    Mar 13, 2012 @ 10:45:54

    Encore une fois une belle leçon de vie ! Un texte à recommander à toutes les étudiantes infirmières. Retenir ce postulat : « on ne soigne pas des pathologies mais des patients ! »

    Répondre

  5. Linoa
    Mar 13, 2012 @ 20:21:46

    Tout à fait ! Dommage qu’il m’ait fallu un mois pour le comprendre, mais ça me marquera à vie !

    Répondre

  6. Lydie
    Mar 14, 2012 @ 20:39:17

    C’est bien toi, cette hésitante-douteuse quant à ta valeur !
    Ton récit est superbe et finalement Terminator a des qualités certaines pour la formation des infirmières.

    Répondre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

copyright © linoa13.wordpress.com
Aucun élément de ce site ne saurait être reproduit sans l'autorisation expresse et préalable de son propriétaire.