Fou rire

Le fou rire, c’est un truc insidieux. Déjà, par définition, c’est incontrôlable. Et ça arrive toujours dans des moments où, vraiment, ce n’est pas approprié ! Que celui qui ne s’est jamais fait virer de cours par un prof super strict, à la suite d’un fou rire, me jette le premier poisson d’avril…

Ah ! La sensation proche de l’angoisse, au creux de l’estomac, quand vous sentez que votre corps vous trahit ; que ça va partir en cacahuète et que l’autre, en face, ne va pas comprendre… C’est toujours dans des situations tendues, voire dramatiques, que cela survient. Une fois au calme, ça perd de son sel.

Sauf que des situations anxiogènes, à l’hôpital on en a plein, bien sûr ! Et autant d’occasions de fous rires. Entre le patient de soins palliatifs qui « préfèrerait crever que prendre ce traitement » et celui qui râle après vous pendant un lavement, en disant que vous le faites ch… bref, ce qu’un lavement est censé faire…

Du n’importe quoi
de classe internationale

Petite élève de deuxième année, j’étais en stage en rééducation. La politique du service à l’égard des traitements médicaux était claire : les patients qui géraient leur traitement à la maison devaient continuer pendant l’hospitalisation ; on n’était pas là pour les rendre dépendants. On leur donnait donc, le lundi, un sachet avec la dose de médicaments pour la semaine. Mais avec les nouveaux patients en début de séjour, tout de même, on faisait attention ! Car ceux qui disent « gérer » font parfois n’importe quoi, à la maison… Or, si un souci apparaît, la responsable sera bel et bien l’infirmière.

Ce patient-là, je ne le sentais pas. Intelligent, autonome à la maison mais une vision complètement folklorique de la pharmacologie ; ne sachant pas quel générique correspond à quoi, pensant que le médicament pour le coeur lui était donné pour la prostate, etc… Le médecin lui laisse deux jours pour s’adapter, durant lesquels on le surveille discrètement (jusqu’à faucher les emballages ouverts sur le plateau) et la conviction se précise : c’est du n’importe quoi de classe internationale !

Tandis que le médecin veut attendre, contre l’avis des infirmières, deux jours de plus, c’est la prise de sang qui tranchera. En effet, ce patient a un anti-coagulant puissant et pourtant, le résultat du bilan biologique montre que tout ça va finir en caillot ! Il m’expliquera, des semaines plus tard, qu’il « adapte le traitement lui-même » ; je vous laisse juger de son efficacité…

« Ça passe bien avec
toi, il t’apprécie. »

La décision est prise : nous apporterons dorénavant les médicaments à chaque prise. Reste à le dire à ce monsieur, farouchement indépendant et qui a pour particularité d’être odieux, comme j’en ai rarement vu ! Normalement, l’information devrait être délivrée par le médecin mais c’est ballot, il a une réunion, il est débordé… Non, vraiment, pas possible – « Dis-lui, toi ».

« Toi », c’est à dire l’infirmière mais c’est ballot, le tour de midi, les pansements, débordée… Tout ça, tout ça… Heureusement que dans un cas comme ça, il reste ? Bravo, il y en a qui ont deviné : l’étudiante infirmière ! Laquelle n’a pas, mais pas, mais pas du tout envie d’y aller !

« Mais je te donne une responsabilité, là, Linoa » ; « Et puis, je suis censée te noter en fonction de ton éducation thérapeutique et vu qu’on ne va pas tarder à faire ton bilan de stage… » La note, la menace… qui hélas, fait son effet – je me lève pour y aller. Peut-être ma collègue se sent-elle coupable car elle ajoute, pour positiver : « En plus ça passe bien avec toi, il t’apprécie ». Oui, c’est sûr ! Il m’aime tellement qu’il se préoccupe de mon avenir. Trois fois qu’il me demande si je n’étais pas assez intelligente pour faire autre chose qu’infirmière. En plus, ça va lui faire plaisir de voir que j’applique ses conseils : ce matin, il m’a traitée de fainéante ; il sera content de me voir bosser un peu…

« Ça pourrait aussi bien
être de la mort-aux-rats ! »

Est-ce qu’il l’a mal pris ? Bien sûr que oui ! Est-ce qu’il m’a hurlé dessus ? Pareil, hélas !… L’éducation thérapeutique s’est résumée à des « Je vous entends, inutile de crier » ; « Monsieur, moi je vous parle respectueusement » ; et autres « Mais je… oui, mais je… Non, mais vous… Laissez-moi parler !« . Pas brillant pour l’évaluation de mes compétences mais bon, comme l’infirmière ne s’est jamais pointée pour voir comment ça se passait, ce n’était pas trop grave… De toute façon, elle pouvait évaluer depuis derrière la porte : on entendait très bien ! Même au fond du couloir, en fait. Peut-être même dans la salle de pause, maintenant que j’y pense…

Autant vous dire que j’étais tendue comme la corde d’un arc, quand mon patient m’a soudain jeté le sachet contenant les médicaments pour cette prise – dont le fameux comprimé d’anti-coagulant. « Et ça, hein, c’est quoi ? Sans emballage, ça pourrait aussi bien être de la mort-aux-rats que vous me donnez ! Oui, de la mort-aux-rats. » C’est là que je l’ai senti naître : le fou rire du siècle. Qui m’a secouée de spasmes irrépressibles et silencieux, que j’ai essayé de réprimer de toutes mes forces… Pas d’éclat de rire mais des larmes, que je n’ai pu empêcher de glisser sur mes joues écarlates de honte et de rire contenu.

Enfin il se taisait, complètement décontenancé. Il a dû penser d’abord que je pleurais sous le flot de ses critiques ; puis s’est indigné que j’ose en rire ; puis enfin, quand je lui ai expliqué que, désolée, je ne me moquais pas de lui – hihihi… mais que – ouuuhouuuh… justement, les anti-coagulants… c’est de la – hahaha – de la mort-aux-rats !… Eh bien, après une brève hésitation, il s’est mis à rire avec moi ! D’autant plus que c’est vrai : ce qui, à faible dose, est un médicament appelé anti-vitamine K et fluidifie le sang, provoque à forte dose une hémorragie mortelle et s’appelle donc… Mort-aux-rats.

Bon, une fois la crise de fou rire passée, il a pris ses médicaments mais ne vous inquiétez pas : le lendemain, il a vite retrouvé l’énergie pour me traiter de bonne-à-rien !

4 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. bouzou
    Avr 01, 2012 @ 11:29:00

    Le logo est sympa et approprié ! Je me suis bien « marré » (ça tombe plutôt bien !)

    Répondre

  2. Linoa
    Avr 01, 2012 @ 12:16:29

    Il s’agit du logo de l’association « le rire médecin » qui sponsorise des clowns qui offrent des spectacles aux enfants hospitalisés🙂 Merci de m’avoir permis d’en parler car je cherche encore le moyen de mettre un lien derrière l’image! Il y a aussi un petit bonus cliquable dans le corps de texte…

    Répondre

  3. Pezito
    Avr 01, 2012 @ 14:30:11

    C’est ce lien que tu cherches (pour Le Rire Médecin) ?
    http://www.leriremedecin.asso.fr/
    🙂

    Répondre

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