L’accroche-coeur

L’attachement en pédiatrie, plus encore en néonat’, n’est pas le sujet de conversation favori des soignants. Certaines vous diront que cela n’existe pas – je suis professionnelle, moi, madame ! Ces personnes-là se cachent la réalité. Car cet attachement fait partie de nos outils de travail.

La plupart le reconnaissent, s’en servent avec prudence, à doses homéopathiques, comme de certains médicaments dangereux. Je fais partie de celles-là. C’est comme si j’avais un coeur en plus qui ne me sert qu’à ça : un attachement professionnel. Je les aime tous… pour ne pas en aimer un. J’ai appris à mes dépens qu’on peut se brûler les ailes et, depuis, ma ligne de conduite est stricte. Même si ce sont des enfants. Surtout parce que ce sont des enfants.

Un bleu au coeur

Il n’y a rien de plus dangereux que les petites mains, si mignonnes et potelées, des bébés ; ça vous a vite attrapé un bout de coeur. Moi, je laisse faire : ils ont besoin de se tenir à quelqu’un pour s’accrocher. J’ai besoin qu’ils se tiennent pour les soigner. Mais je sais (presque) toujours ouvrir cette petite main, récupérer ce qui est à moi. Oh, je ne dis pas que parfois, la trace de ces petits doigts ne persiste pas un peu ; comme une contusion, un bleu au coeur. Surtout s’ils se sont tenus très fort ou très longtemps. Encore plus s’ils ont lâché pour aller sur l’autre rive. Je les détache avant qu’ils ne me fassent saigner, avant qu’ils ne me blessent. Je cicatrise vite : environ le temps de trajet entre mon service et ma maison. Je laisse toujours mes petits patients devant la porte. Toujours. En principe.

J’ai remarqué aussi que ce que je ressens pour les bébés est souvent à mettre en rapport avec ce que je ressens pour leurs parents ; à eux aussi on peut s’attacher ! Si les parents me touchent, leur bébé me touchera encore plus… Encore cette spécificité de mon métier de puéricultrice, qui fait que je ne soigne pas en duo (en duel ?) mais en triangle. De même quand les parents sont froids, distants, là encore le bébé me fait fondre car je sais qu’il va me falloir compenser, combler ; utiliser comme un pansement ce « coeur professionnel » qui est le seul médicament connu contre une maladie grave : l’hospitalisme.

Lui prouver qu’elle existe

Ceux qui ont vu ces vidéos affreuses des orphelinats de Roumanie, à la levée du rideau de fer, sauront de quoi je parle… De plus, c’est souvent un travail passionnant de s’ouvrir à ces parents qui paraissent si antipathiques et qui, en fait, sont juste morts de peur. Les prendre par la main, faire un bout de chemin, leur montrer à quel point leur enfant est une personne unique et exceptionnelle !

Ce travail-là, j’aurais tant aimé le faire avec la mère de Gaby… pour peu qu’elle eût été présente ! C’est sur cette petite fille que j’ai vu, pour la première fois, planer le spectre de l’hospitalisme. Il faut dire que dans les premiers jours de vie de cette puce, rien n’est allé de soi car naître l’avait sevrée, non seulement de la présence de sa mère mais aussi de l’héroïne que celle-ci s’était injectée chaque jour, durant neuf mois… et le sevrage était dur. Et long. Et douloureux. Si douloureux que, nuit et jour, elle hurlait. Seuls les bras la calmaient. Les massages. Le bain. Gaby avait besoin de sentir les limites de son corps. Qu’on lui prouve qu’elle existe.

Quand je suis arrivée dans ce service, elle avait déjà grignoté le temps, l’énergie, les sentiments de toute une équipe. Et la terrible pathologie s’installait : impossible à apaiser, le regard qui vous fuit, qui regarde à travers vous. Je suis élève, j’ai du temps ; et cette petite fille qui a, par ailleurs, des soins légers, correspond à mon niveau de compétence.

Le gros mot est lâché : sortie.

Au début de la prise en charge, moi aussi elle m’a épuisée. Avec moi, l’inconnue, c’était encore pire qu’avec la puéricultrice habituelle. Si peu gratifiante, toujours rouge de colère et incalmable ; elle me faisait un peu peur. J’étais incapable de l’apaiser. Puis le miracle s’est produit : un jour, d’un coup, elle a décidé de se rendre. Déposer les armes et s’abandonner dans mes bras, s’autoriser à faire confiance, à s’endormir. M’autoriser à soigner. Elle a recommencé à nous regarder ; son regard qui me fixait, attentive. Elle a recommencé à être consolable ; ma présence, mon odeur, ses petites mains et son petit visage qui caressent ma surblouse. Son soupir de soulagement quand je viens la chercher. Son tout premier sourire-réponse, à mon adresse.

Et le gros mot est lâché : sortie. Et je m’inquiète pour l’avenir de cette petite fille. Je harcelais déjà la maman au téléphone, lui faisais de petits comptes-rendus que je gardais par écrit et lui lisais au téléphone, pour maintenir un intérêt. Entretenir le lien. J’ai redoublé d’ardeur ; si la petite sortait, alors elle allait s’en occuper, c’est moi qui vous le dis ! J’attendais son arrivée, j’avais préparé une pochette : mes comptes-rendus et d’autres trésors. Le premier bonnet. Les petites chaussettes. Le fameux bracelet de naissance que les jeunes parents se disputent. Celui-là même que j’avais coupé quelque jours auparavant, quand il était devenu trop petit.

Quand elle est arrivée, elle n’a pas reconnu sa fille : le nouveau-né de la maternité avait déjà trois mois. Elle a appris à donner un bain, a pris la pochette. Elle a demandé quand revenir avec la poussette.

Et au « tour » de 18h, j’ai trouvé la pochette dans la poubelle du box. L’étiquette « Je m’appelle Gaby » du berceau. Les petites chaussettes. Le bracelet de naissance.

Mes yeux sont restés secs : plus de larmes sur les patients, on a dit. Laisser mon coeur devenir froid comme la glace, l’anesthésier, ne plus ressentir, ne pas passer le portail de chez moi avec ce bébé.

Quand je passe la porte de la maison, je trouve le bracelet de naissance. Sans vraiment y réfléchir, je l’ai mis dans ma poche. J’ai mal. Je fais n’importe quoi. N’importe quoi.

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3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. bouzou
    Avr 07, 2012 @ 13:59:18

    Linoa est vraiment une « belle âme » !

    Répondre

  2. heidi70
    Avr 27, 2012 @ 12:59:14

    c’est terrible cette histoire… j’en ai les larmes aux yeux… merci pour ton humanité, et j’espère un avenir plus doux que ce qui est prévisible à gaby ❤

    Répondre

    • Linoa
      Avr 27, 2012 @ 13:08:35

      Je l’espère aussi, très fort! Même si les statistiques jouent contre elle je crois à la résilience, à la force de l’esprit humain….et à la chance!

      Répondre

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