La méchante infirmière

Je préfère le dire avant toute chose : si j’ai choisi ce métier, et à plus forte raison cette spécialité, c’est parce que j’aime les enfants et non par dégoût de l’adulte (contrairement à ce que certains peuvent sous-entendre). Ce que j’apprécie le plus en pédiatrie, c’est un rapport à la famille qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Pour moi, ce n’est pas une simple relation soignant/soigné qu’on met en place mais une relation triangulaire, où enfant, soignant et parents sont partenaires. Je ne juge pas leur parentalité, j’essaie de l’accompagner. Je ne vole pas les soins agréables (si je veux donner des bains, après tout je peux faire mes bébés à moi) ; la maman qui ne voit son nouveau-né que quelques heures par jour, c’est tout pour elle de se sentir encore indispensable pour son enfant !

Ces pauvres parents, souvent, nous considèrent plus comme une rivale qu’une partenaire dans le soin. Après tout, si nous baignons, nourrissons et parfois, berçons et câlinons l’enfant – que reste-il comme espace où être parent ? Parent de cet enfant qui boude et se fâche : la dame me fait mal, Maman, pourquoi tu la laisses faire ?

J’aime torturer
les petits enfants…

Pour autant, que c’est dur parfois d’établir le contact avec ces enfants, si un parent s’y oppose et refuse la communication ! C’est le constat désagréable d’une réflexion que je prends trop souvent dans les dents, qui souvent m’empêche de travailler et qui, je l’avoue, fait parfois un peu mal : je suis méchante.

– Ce n’est pas Maman qui te fait mal, mon coeur, c’est la méchante infirmère.

Mais oui, je me suis levée à 5h ce matin parce que j’aime torturer les petits enfants…

– Oh ! Pauvre bébé, elle va te faire la piqûre. Méchante, méchante infirmière ! (parfois même, en mimant le geste de me frapper)

Bonne idée, madame ; il va accepter le soin sans problème, maintenant…

– Quoi ? Vous allez encore le piquer ? Mais vous êtes inhumaine, méchante ! (en pleurant, ou en se mettant en colère)

Effectivement, sa déshydratation n’a rien à voir là-dedans ; je me sentais des envies de poser des cathéters…

– Ça ne sert vraiment à rien de lui faire subir ça !

Sauf que si vous n’y croyez pas, il n’y croira pas non plus…

Et enfin, mon préféré : « Si tu n’es pas sage, j’appelle la méchante infirmière pour qu’elle te fasse une piqûre ! ». Me voilà bombardée Mère Fouettard ! Si je dois réellement lui faire une piqûre, il le prendra comme une punition…

Avec nous, pour l’enfant

C’est ainsi que certains petits se mettent à hurler à la simple vue de ma blouse. Et comment le leur reprocher ? Une partie de moi est touchée par cette façon naïve de s’assurer que l’enfant ne s’attache pas à nous, de faire alliance avec l’enfant contre nous… alors que ce dont j’aurais besoin, c’est que les parents fassent alliance avec nous pour l’enfant. Je pense que les parents ne se rendent pas toujours compte que c’est cette façon de nous percevoir, et de nous « parler » pour leurs enfants, qui amène parfois la perfusion posée à un enfant qui hurle et se débat, au point qu’il faille être trois pour le tenir.

Le côté un peu négatif de cet article contraste avec mon optimisme habituel, mais bon… Si des parents me lisent… 🙂

6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Céline
    Avr 24, 2012 @ 08:18:00

    Une fois encore cet article parle à l’instit que je suis. J’ai mis un peu de temps à comprendre que les parents devaient être les alliés de l’école. J’avoue qu’au début je les voyais plus comme des ennemis (tomber pour mon premier poste dans une école avec des parents très exigeants, voire chiants, ne m’a sans doute pas aidée). Dès ma deuxième année d’enseignement, j’ai compris qu’il ne fallait pas que ce soit la guerre, que l’enfant ferait plus d’efforts s’il sentait un « bloc » face à lui. Et que, de toute façon, dans l’esprit de l’enfant les parents « gagneront » toujours. Je fais donc toujours très attention à mes réactions quand un enfant m’apporte un mot désagréable ou me rapporte une parole de parent qui me fait bondir. J’aimerais parfois être sûre que certains parents ont eux aussi compris l’intérêt de cette cohésion, au moins de façade…
    Ah la la… c’est difficile de vivre ensemble, d’autant plus à l’école ou à l’hôpital, où des gens si différents sont amenés à se rencontrer. Mais c’est d’autant plus joli quand on y arrive. 🙂
    Courage, Linoa ! Sinon, as-tu déjà essayé d’expliquer ce problème à des parents, et quelle a été leur réaction ?

    Répondre

    • Linoa
      Avr 24, 2012 @ 08:44:18

      Oui, on essaie toujours mais souvent les parents ne sont pas en capacité de l’entendre au moment où ça arrive, tant l’hospitalisation d’un enfant est un moment douloureux qui exacerbe les tensions. Par contre on peut toujours reprendre ça avec les parents a posteriori, ça se passe bien la plupart du temps… Mais c’est trop tard pour les soins.

      Répondre

  2. Lydie
    Avr 24, 2012 @ 15:25:18

    Je sais pourquoi je ne suis pas infirmière ! C’est tellement vrai ce que tu dis. Moi, je ne suis guère courageuse, ou plutôt trop émotive, s’agissant de soigner les petits enfants ; lorsque mon fils (allergique) a eu besoin d’une prise de sang pour le taux d’IGE, me connaissant, je n’y suis pas allée (heureusement cet enfant avait un Papa courageux). Lorsque cet enfant s’est ouvert le front et qu’il a fallu le recoudre, je ne suis pas allée dans la salle de soins, l’infirmière avait compris le problème, elle a été très gentille, et m’a dissuadée d’y aller ; ils ont été très bons, ils ont su le rassurer et il n’avait visiblement pas besoin de sa mère pour l’atelier couture.
    Sûr que des parents vont te lire et comprendre, même s’ils ne sont que deux, ce sera déjà une victoire.

    Répondre

  3. bouzou
    Avr 24, 2012 @ 18:29:15

    Y’a des parents qui feraient mieux de rester en dehors des salles de soin ! C’est sûr qu’avec de pareilles réflexions leurs gosses ne seront jamais partants pour les examens et piqures !

    Répondre

  4. Linoa
    Avr 24, 2012 @ 19:30:10

    C’est vrai que souvent si ils sentents qu’ils ne pourront pas prendre sur eux, je préfèrerai qu’ils restent à l’extérieur…. Idem pour ceux qui tombent dans les pommes à la vue du sang, j’ai eut deux ou trois fois des situations épiques où j’ai du lâcher bébé pour rattraper Papa ou Maman qui avait tourné de l’oeil, c’est moyen…..

    Répondre

  5. Barber
    Avr 25, 2012 @ 17:40:50

    Le souci, c’est que – souvent – les parents sont restés de grands enfants. Et ils transposent sur leurs enfants leur propre ressenti. S’ils sont courageux et se raisonnent, ils ne transmettent pas leurs angoisses à leurs enfants. Et… l’enfant est serein.
    Par contre, s’ils n’admettent pas la plus petite souffrance – on est au 3ème millénaire, et donc la douleur ne devrait plus exister… – ils se dédouanent sur un tiers qui n’en peut mais. En avançant comme certitude que l’enfant va souffrir, alors que pour ce dernier il s’agit d’une nouvelle expérience. Qui peut (et doit) être positive pour obtenir un résultat concret.

    Répondre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

copyright © linoa13.wordpress.com
Aucun élément de ce site ne saurait être reproduit sans l'autorisation expresse et préalable de son propriétaire.