Une histoire d’allaitement

J’ai écrit cet article pour le site Je suis une Seinte, qui l’a mis en ligne le 15 mai 2012. Un grand merci à leur équipe pour cette publication, ainsi qu’à Pezito pour le dessin qui illustre mon texte. N’hésitez pas à leur rendre visite !

Avant toute chose, il me faut poser le décor : un service de néonatologie, endroit pénible s’il en est pour une jeune maman. Mon (très) jeune patient est né trop tôt, trop petit. Il a subi beaucoup de soins, parfois douloureux ; on a craint pour sa vie et parfois, c’est une perfusion qui l’a alimenté. Inutile de dire que dans un cas comme celui-là, l’allaitement maternel peut vite passer au second plan… Et pourtant, il est primordial ! Comme nous l’avions expliqué à sa maman, un si petit bébé ne se nourrit que de lait maternel, son corps ne supportera rien d’autre. Il en va, encore une fois, de sa vie. C’est si capital qu’en cas de refus ou d’impossibilité de la part des mamans, nous leur donnons le lait dont d’autres femmes généreuses approvisionnent le lactarium.

Un peau-à-peau
à l’allure de miracle

Ça n’était pas leur cas ; pour cette jeune maman, il était évident que son bébé recevrait son lait. Alors, elle a appris à tirer. Toutes les trois heures, de jour comme de nuit. Parfois plus. Souvent, elle a tiré toute seule en pleurant, la photo de son bébé malade à la main, un petit pyjama avec son odeur sur l’épaule. Elle s’est branchée toutes les trois heures à sa machine en pensant à son enfant, branché lui aussi à sa machine, en espérant le revoir en vie le lendemain. Pour tirer un lait rare, précieux, difficile à obtenir – et si peu valorisant quand on n’a jamais connu le plaisir de la mise au sein.

Cette mise au sein, on l’a tentée dès que l’état de santé de Petit Loup l’a permis. En commençant par un peau-à-peau à l’allure de miracle : depuis sa sortie de couveuse, Petit Loup, je le garde toute la journée sous rampe chauffante. Je transpire à grosses gouttes pendant les soins et pourtant, sa température dégringole, la toilette est une vraie course contre la montre ; une montre graduée en degrés Celcius. Mais dès que je le pose sur le torse de sa maman, emmitouflés tous les deux dans leur bulle, Petit Loup est au top : tiède et éveillé, l’amour le réchauffe mieux que le plus performant des incubateurs.

Seulement, pas moyen de le convaince de téter ! Il s’énerve, il s’épuise, elle pleure, elle finit par lui donner le lait tiré au biberon alors qu’un DAL (dispositif d’aide à la lactation) les aurait sauvés… Politique de service…

J’assiste, impuissante,
à la mise en place d’un
sevrage programmé.

La tristesse, c’est nocif pour la lactation et même si cette maman fait l’effort de toujours sourire, des raisons d’être triste, elle en a. La quantité de lait qu’elle nous apporte dégringole de jour en jour, en même temps que les besoins du bébé augmentent. On commence à donner du lait du lactarium mais cette denrée coûte une fortune, et Petit Loup va mieux, maintenant : on essaye le lait artificiel ? Après tout, elle ne devrait pas être si attachée à son allaitement, n’est-ce pas ? Elle a déjà la chance d’avoir un bébé qui s’en est sorti, elle… C’est ainsi que j’assiste, impuissante, à la mise en place d’un sevrage programmé.

Ce jour-là, quand j’entre dans la chambre, je la trouve en larmes. Je m’assieds à côté d’eux sans rien dire, et elle laisse libre cours à sa peine… son agressivité.

« – Je n’ai pas été capable de le garder en sécurité. Je n’ai pas été capable de le mettre au monde, j’ai eu cette fichue césarienne. C’est vous qui vous en occupez toute la journée et maintenant, il faudrait lui donner du lait artificiel… Mais vous ne comprenez rien : c’est tout ce qu’il me reste ! »

Je l’avoue, je suis touchée en plein coeur. Quelle détresse de se sentir ainsi, dès le début de sa vie, insuffisante pour son bébé ! Elle me regarde avec jalousie, presque de la haine et je la comprends tellement ! Moi, l’empêcheuse de materner en rond, la voleuse de bébé, le tiers indésirable dans ce couple mère-enfant en plein divorce. J’essaie quand même de faire mon boulot. De lui montrer à quel point, au-delà de mes perfusions, mes cathéters, mon oxygène, c’est elle qui le maintient en vie et le porte depuis des mois ; avec sa chaleur et son amour, sa présence, ses cernes violets et son inquiétude… avec ses larmes et son lait.

Cette maman reprend espoir
et c’est tout ce qui compte.

La laisser tomber ? Hors de question. Je dois trouver une solution ! Je lui demande alors un dernier effort : tirer encore plus, stimuler cette lactation et de mon côté, j’arrête les biberons. Tous les biberons. Retour à la nutrition par sonde, pour 24 heures. C’est peu mais une décision comme celle-là, ça se prend en équipe – et c’est dur de convaincre ! Mon espoir, c’est qu’ainsi, son besoin de succion sera encore plus important et surtout, qu’il ne sera pas fatigué par les tétées au biberon qui l’épuisent. Ainsi, il sera en forme pour sa maman et réussira peut-être à se nourrir au sein. Les réactions ne sont pas toutes bonnes et moi-même, je ne suis pas convaincue à 100% de ce que je fais ; mais cette maman reprend espoir et c’est tout ce qui compte.

Est-ce cette confiance qui l’aide, est-ce ma stratégie ? Le lendemain, Petit Loup trouve le chemin du sein et, pour la première fois peut-être depuis sa naissance, les larmes que verse sa mère sont des larmes de joie. Les regards se trouvent, les peaux se caressent, le lait coule à flots… Je rejoins alors la porte sur la pointe des pieds, les laissant dans la tiédeur et la pénombre : ils n’ont plus besoin de moi.

Après cela, Petit Loup a eu le plus gros pic de croissance de toute sa petite vie, ses progrès ont été constants et son retour à la maison, rapide… Mais avant son départ, sa maman a eu le temps de donner au lactarium quasiment dix fois ce que son fils avait reçu.

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7 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Heidi70
    Mai 16, 2012 @ 18:10:12

    quel plaisir de lire une réussite d’allaitement, malgré les tellement grosses difficultés… quel espoir pour les mamans qui sont dans ce type de situation!

    Réponse

  2. Céline
    Mai 16, 2012 @ 22:07:27

    Effectivement c’est une bien belle histoire qui devrait être relayée pour que celles qui sont persuadées de « ne plus avoir de lait » ne restent pas dans cette résignation si elles veulent encore allaiter, et qu’on les aide à essayer encore.
    Et bravo à toi pour ton « obstination » qui a payé !

    Réponse

  3. saskia
    Mai 17, 2012 @ 12:28:25

    Un texte magnifique, comme toujours… Des mots qui touchent en plein cœur

    Réponse

  4. HOMOND
    Mai 19, 2012 @ 23:29:37

    J’espère que ce texte convaincra les mamans qui hésite à allaiter leur enfant, cela démontre que c est d’abord dans la tête que cela se passe ! J ai allaité avec bonheur mes deux enfants plus de 12 mois chacun et cela reste les plus beaux moments de bonheur de ma vie, moments d’Amour, de complicité, de sensualité et d’éveil.

    Réponse

  5. Erica
    Juin 23, 2012 @ 13:38:19

    Merci pour toutes les mamans qui rencontrent des difficultés lors de l’allaitement. Puisse-t-il n’y avoir dans les hôpitaux que des soignants comme vous.

    Réponse

  6. Pyj
    Août 11, 2012 @ 00:01:03

    Jolie histoire. Et belle écriture. Bravo.

    Réponse

  7. Agathe Pavia (@Agathe)
    Sep 21, 2012 @ 11:03:51

    J’en ai eu les larmes aux yeux, de voir l’histoire se finir si bien. C’est tellement difficile de maintenir un allaitement dans des circonstances pareilles, et en même temps, sans l’avoir vécu, je comprends que cette maman y tenait plus que tout. Bravo à vous pour avoir su l’accompagner, je suis certaine que vous avez changé beaucoup de choses, dans la construction de la relation de cette mère avec son enfant, dans l’image qu’elle a d’elle en tant que (bonne) mère, dans l’effacement du traumatisme de cette naissance difficile.

    Réponse

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