Le jour où ça ne m’a plus rien fait

Angélina, ma petite puce. J’avais besoin de te parler, de revenir sur ce qu’il s’est passé entre nous. Ce qu’il ne s’est pas passé, en fait. Cet après-midi-là tu t’es envolée, petit ange, au bout de 24 minutes de vie. 24 minutes, c’est tout ce que tu as eu sur cette Terre, et moi, ça ne m’a rien fait. Je le savais, que ce jour viendrait… Ça n’était très certainement pas contre toi, Angelina ; mais tu étais la quatrième en une semaine et mon coeur était trop fatigué. Parce que dans le service où je suis, ce n’est plus possible de pleurer à chaque fois. Et que 24 minutes, c’est court pour s’attacher à quelqu’un.

J’ai bien travaillé, ma puce, ça on ne peut pas me l’enlever. J’ai fait mon maximum. Pour tes parents aussi : c’était un soin relationnel dans les règles de l’art, réfléchi, laissant la part belle à l’écoute – et si différent, pourtant, de ce que mon coeur a pu me dicter dans des cas similaires, quand je l’ai laissé prendre les commandes. J’attendais que les émotions me submergent… et rien. Et puis, j’avais bossé douze heures d’affilée, tu comprends ; j’avais faim. Je pensais que cette fin injuste et prématurée me laisserait, une fois de plus, sans appétit et sans sommeil. Mais la vie a continué normalement pour moi, j’ai mangé, je suis rentrée chez moi, j’ai ri avec mes proches. Ce n’est qu’au moment de m’endormir que j’ai réalisé que je n’avais même pas parlé de toi, comme si tu n’étais qu’un détail d’une journée pas facile : ma collègue était en retard ; le docteur Machin était mal luné ; Angelina est morte et on n’a rien pu faire ; c’est quoi le film, ce soir ?

Je pensais que ça viendrait plus tard, comme souvent à mes débuts. Que je me réveillerais dans la nuit, avec des sueurs froides et une boule d’angoisse dans la gorge, que je penserais à tout ce que tu ne vivras jamais, ne seras jamais… Que les larmes et la tristesse viendraient alors… Mais j’ai dormi d’un sommeil de plomb, cette nuit-là, et je me suis réveillée de bonne humeur.

On m’a dit, bien sûr, que c’est normal ; que c’est ça aussi, devenir professionnelle ; que c’est une bonne chose, dans le fond… Mais ça ne m’était jamais arrivé de ne rien ressentir. Alors, à toi qui es la toute première que j’ai laissée partir sans oraison, à toi qui n’as pas eu droit aux larmes de l’infirmière, je voulais demander pardon. Mais tu sais, ce que je t’ai donné, tu seras la seule à l’avoir : toi, tu es partie avec mon innocence.

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15 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Anerick
    Sep 01, 2012 @ 21:25:03

    Quel art délicat que celui d’être dans la juste mesure. Etre dans le souci de l’autre tout en ne dépassant pas la ligne jaune pour se préserver. Un pas en arrière, un pas en avant… me concernant, je n’ai toujours pas trouvé le juste milieu ! Ou plutôt, quand je crois l’avoir trouvé, pouf, je le perds à nouveau, à trop vouloir être là, à vouloir faire du mieux que je peux, malgré les recommandations d’usage. Et hop, attention danger, un pas en arrière… Valse à deux temps incessante.
    Anerick du blog « Péripéties d’une infirmière »

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  2. nurseresearcher
    Sep 01, 2012 @ 21:44:32

    Reblogged this on Recherche & Soins.

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  3. Céline
    Sep 02, 2012 @ 09:20:10

    Bon bin moi j’ai pleuré pour toi. Dans mes Chocapic, comme ça, paf, au p’tit dej. Bravo ! xD
    Plus sérieusement, je trouve cet article très beau et touchant. On n’imagine pas forcément, en effet, quels peuvent être les sentiments d’une infirmière face à la mort, surtout au début. Elle est obligatoire, cette distance, elle est salvatrice, parce que vous ne pouvez pas passer votre temps à pleurer les morts des autres. Mais j’imagine bien, en effet, comme les premières confrontations à la mort doivent être difficiles, et comme cette « première indifférence » doit questionner quand on la réalise. On y gagne quelque chose, on est enfin une « pro », mais je comprends que tu dises que tu as le sentiment d’avoir également perdu quelque chose. Heureusement, en un sens, parce qu’avec ta sensibilité et ton empathie, sans ça tu n’aurais peut-être pas tenu la route très longtemps. Or on a besoin qu’il y ait de chouettes infirmières comme toi !
    Tu as sans doute perdu ce jour-là une part d’innocence et de candeur, mais je suis absolument convaincue que ta sensibilité et ton sens de l’empathie, eux, sont encore bien là. 🙂

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  4. bouzou
    Sep 02, 2012 @ 18:19:53

    Un texte… comme exorcisme… finalement, bien sûr que cela t’a fait quelque chose…

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  5. Boule de Mousse
    Sep 03, 2012 @ 11:27:51

    Très joli texte. Merci pour ce petit ange. Merci pour eux, d’être là pour eux aussi. je suis admirative pour le travail que tu fais. Je te souhaite bcp de courage. bises

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  6. Kaymet
    Sep 03, 2012 @ 20:36:30

    Je découvre ton blog (merci de ton passage chez moi 🙂 ) avec émotion et des larmes plein les yeux après la lecture de ce magnifique texte.
    Merci de ce partage

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  7. moitoutetrien
    Sep 21, 2012 @ 10:35:11

    Quelle émotion! Bravo pour ce texte magnifique

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  8. PlumeQuiEnfante
    Sep 21, 2012 @ 11:31:13

    J’ai la gorge nouée… Mais ce texte prouve que tu n’es pas devenue un être insensible même si de l’extérieur la vie continuait

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  9. misstatouille
    Sep 21, 2012 @ 22:46:34

    Le fait de se rendre compte de ton absence de réaction est primordial, tu le sais donc tu réagit quand même 😉 , devenir professionnel ça n’a pas que des avantages, ma

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    • misstatouille
      Sep 21, 2012 @ 23:24:45

      suite foutu clavier je disais:
      mais se rendre compte que l’on a rien ressenti est quand même ressentir quelque chose, les professionnel de santé qui oublie leur patients une fois la porte claquée sont eux qui sont de mauvais professionnels et même si tu ne ressens rien sur le moment tu y repense et ça ça n’a pas de prix, bon courage pour la suite on fait un métier qui est loin d’être évident malgré ce que pensent certains …

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  10. docmam
    Sep 24, 2012 @ 22:19:26

    Très joli billet…
    Moi aussi je me souviens du jour « où ça ne m’a rien fait », où tout à coup je me dis « mince, cette patiente est morte, et c’était dur et je suis là à poursuivre ma vie comme si de rien était »…
    Ce mélange de contentement, parce que c’est bien que ça n’empiète pas sur ma vie, et que je profite de ma fille et de mon homme sans avoir le boulot en tête ; et cette crainte de devenir inhumaine et blasée… ce sentiment d’être touchée en plein coeur était presque rassurant sur mes émotions.

    Mais en fait non, ton titre est faux : ce n’est pas que ça ne fait plus rien, juste on apprend à la gérer, et à ne plus se laisser dépasser…

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  11. Linoa
    Sep 25, 2012 @ 06:43:13

    Je suis contente de voir que finalement mes sentiments sont très répandus… Sur le coup j’avais presque l’impression d’être monstrueuse! Quelques jours après mon petit chat et mort, j’ai bien sur pleuré et je me souviens qu’une partie de moi était, comme tu dis, « rassurée sur mes émotions »…. Genre « ouf, je ne suis pas cassée »

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  12. Pyj
    Sep 29, 2012 @ 14:43:01

    J’ai eu cette conversation récemment avec un ami. Je ne crois pas qu’on puisse vraiment être « cassé ». On apprend à faire autrement, à ressentir les choses différemment. Comme derrière une vitre embrumée. C’est moins aigu, mais c’est toujours là quand même.

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  13. Mastacloue
    Sep 30, 2012 @ 15:36:00

    Quel texte touchant et juste…j’en ai eu les larmes a l’oeil, comme une bouffee d’emotions qui me rappelle que j’ai deja ressenti ca. Je ne l’aurais pas mieux exprime. Merci.
    Et comme dit plus haut, ecrire ce billet est la meilleure preuve que tu es humaine. Et professionnelle.

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  14. danslalueurdelavie
    Oct 26, 2012 @ 12:04:54

    C’est une ôde à la vie magnifique

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