Nine… emmène-moi avec toi !

Au cours de la formation en soins infirmiers, la maison de retraite que l’on appelle pudiquement EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) est pratiquement un passage obligé… Un passage redouté, aussi, car c’est souvent là que la jeune infirmière fera la connaissance des aspects les plus difficiles de son futur métier : l’âge, la déchéance physique ou mentale, les réalités du corps aussi. Pourtant, un stage en maison de retraite peut être merveilleusement enrichissant, pour peu qu’on aime le contact avec les personnes âgées. Pour peu que, loin d’y voir un mouroir, on y découvre un lieu de vie et des personnes qui sont là, bien vivantes ; avec leurs opinions, leurs souvenirs mais aussi leurs projets.

Mon petit rayon de soleil

Moi, ce qui m’a démolie en maison de retraite, c’est l’équipe que j’ai trouvée sur mon lieu de stage. Cette infirmière qui, le premier jour, s’est vantée comme d’un exploit de faire pleurer les élèves au moins une fois au cours du stage. Je ne lui ai pas fait le plaisir de pleurer… devant elle, mais l’ascenseur du service en a vu de belles ! Heureusement, quoi qu’on me fasse, j’avais mon petit rayon de soleil à moi, bien caché mais qui me faisait chaud au coeur.

Elle s’appelait Marie-Cécile mais n’était pas la femme guindée que ce prénom vous suggère. Elle faisait partie des patientes qu’on m’avait arbitrairement attribuées, le premier jour de stage. Juste des numéros, des chambres qui se suivaient et étaient devenues ma portion de service réservée, dont j’avais la charge. Tous les matins, j’allais la réveiller et lui faire sa toilette. On prenait un moment pour choisir les vêtements et surtout, coordonner les boucles d’oreilles en toc ; très important ! Et on parlait. D’elle, souvent : c’est qu’elle en avait, des choses à raconter, Marie-Cécile… C’était une personnalité hors du commun.

Par exemple, elle avait fait partie d’une équipe de foot féminine ; je vous laisse imaginer le scandale, à son époque ! D’ailleurs, elle était toujours raide dingue de l’OM. Il fallait l’entendre hurler dans le réfectoire, quand son équipe jouait… Un vrai supporter.

Lui donner un peu
de mes couleurs

Et c’est ça aussi qui l’encourageait, en tant qu’ancienne sportive, à ne pas se laisser clouer dans un fauteuil roulant. L’après-midi, elle faisait quelques pas avec le kiné – en roulant des épaules, façon Aldo Maccione, parce qu’elle savait que ça me faisait mourir de rire. Alors parfois, parce que le quotidien gris, les murs gris, les cheveux gris et les blouses blanches, ça peut être un peu fade, je lui parlais de moi pour lui donner un peu de mes couleurs.

Marie-Cécile aimait la couleur : elle venait du sud de la France, et rien que son accent en était plein ! Sa façon de m’appeler « ma nine » mettait tout de suite de la lumière. Même ses cheveux avaient une teinte un peu violette. Ce qu’elle aurait vraiment voulu, elle, c’est les teindre en rose bonbon ; comme de la barbe à papa, pour elle qui était terriblement gourmande ! « Au moins ç’aurait été sans calories, ma nine, vous me bassinez tous avec votre régime ! » Mais bon, la coiffeuse n’a jamais voulu… « Il paraît que si j’envoie une photo à mon fils, au Canada, ça va le mettre en colère. Franchement, ma nine, tu crois pas qu’il a d’autres chats à fouetter que les cheveux de sa vieille mère ? »

Le premier vendredi, ça m’a prise au dépourvu ; et puis ça s’est reproduit toutes les semaines, quand je la saluais avant de partir en week-end : « Nine… emmène-moi avec toi ! » ; « Prends-moi avec toi, nine ! J’en ai marre de tous ces vieux, j’ai envie de voir ta maison. »

« Bon week-end, ma nine ;
mais lundi, tu me raconteras. »

L’argument de la relation soignant-soigné, de la distance professionnelle, a vite montré une totale inutilité. Marie-Cécile, mes considérations éthiques elle se les taillait en biseau :

« – Non mais tu crois quoi, toi ? Je paye, moi, pour être ici. Je suis majeure et vaccinée… On lui signera une décharge, à la directrice, va ! »

« – Mais Marie-Cécile, vous imaginez, si je ramène tous les patients chez moi ? »

« – Ah non mais, juste moi, ma nine. »

Un argument de logistique, peut-être : pas de lève-malade, de douche bien pensée ou de fauteuil roulant chez moi ! « Oh dis donc, ma nine ! Vu comment tu me récures tous les matins, si je saute une douche on va pas en mourir, hein ! » Je finissais par réussir à glisser entre les mailles du filet avec l’argument ultime : « Et mon mari ? Il ne va pas être d’accord ! » – « Ah, tu as raison, nine. Il a envie d’être avec une jeune comme toi, pas une vieille comme moi ! Bon week-end, ma nine ; mais lundi, tu me raconteras. »

Et je partais toujours avec un petit quart-d’heure de retard… Dans le fond, si elle insistait tant et tant, c’est qu’elle ne devait pas sentir mes refus bien solides… Peut-être qu’une toute petite partie de moi se prenait à rêver de ces temps anciens, que m’ont décrit de vieilles aides-soignantes, où l’on était autorisé à emmener avec soi – ne serait-ce que le temps d’un week-end – une personne âgée, un malade psy, un enfant en attente de placement, pour leur faire voir autre chose. Le tout, sans risquer un procès.

« Nine… emmène-moi avec toi. » Prenez votre manteau, Marie-Cécile ; je vous offre une crêpe en ville !

6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Dominique GERARD
    Sep 09, 2012 @ 16:54:04

    Garder ses distances ,bien compliqué quelquefois …

    Répondre

  2. Babeth
    Sep 21, 2012 @ 12:36:05

    Magnifique billet (comme les autres). Des Marie-Cécile, j’en ai croisé quelques unes, et mon récent chômage m’autorise enfin à faire fi de cette distance nécessaire avec ma Marie-Cécile préférée. Heureuse de voir que je ne suis pas la seule à être désarçonnée par ce genre de situation.

    Répondre

  3. Pyj
    Sep 29, 2012 @ 14:37:36

    On a tous rencontré une Marie Cécile… Parfait pour se mettre en face des contradictions des recommandations avec lesquelles on nous bassine à l’école. Dis, tu l’as emmenée manger sa crêpe?

    Répondre

    • Linoa
      Sep 29, 2012 @ 14:48:25

      Hélas non…. Pas trop l’ambiance à la maison de retraite, même à la fin du stage….. J’y ai beaucoup repensé quand j’ai enfin pu virer mon statut d’étudiante et ne plus avoir de comptes à rendre mais le temps qui avait passé me faisait peur:l’avantage du statut d’étudiant c’est que justement on peut éviter de savoir la fin de l’histoire et garder les gens en mémoire comme on les a connus… Je suis restée avec ma lâcheté, mes regrets…. Et mes bons souvenirs

      Répondre

      • Pyj
        Sep 29, 2012 @ 14:53:51

        Je comprends, ç’aurait été difficile de revenir après un certain temps. C’est le genre de chose qu’on ne peut faire qu’à chaud. Je ne pense pas que ce soit de la lâcheté. Tu ne pouvais pas le faire en tant qu’étudiante. Engranger les souvenirs c’est aussi une jolie façon de l’emmener avec toi🙂

      • Linoa
        Sep 29, 2012 @ 14:55:53

        Ça, c’est une jolie idée😀

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