Quand la nulle y pare

Enfin !

« Vous avez des enfants ? »… Si chaque personne qui m’a posé cette question avait fait don d’un kilo de riz à une association, on aurait réglé le problème de la faim dans le monde. C’est souvent dit avec gentillesse, parfois avec reconnaissance – parfois aussi, craché comme une insulte : « Vous ne pouvez pas comprendre, vous n’avez pas d’enfant. »

Paradoxalement, il est très rare que l’on m’interroge ainsi pour percer le secret de ma blouse blanche et découvrir l’être humain qui est derrière ; pas comme quand on me demande si je suis mariée, ou mon cursus d’étudiante… Ce qu’on veut savoir par le biais de cette question-là, c’est ma compétence. Et ça me met en colère. Parce que ce n’est pas dans la maternité qu’une puéricultrice puise ses compétences, ses connaissances, son savoir-être : j’ai fait quatre ans d’études difficiles pour accumuler ce savoir ! Et je continue d’apprendre pour être à jour, pour m’améliorer, car je considère que c’est mon devoir pour apporter à mes jeunes patients des soins de qualité.

Nous pose-t-on cette question parce que le milieu est presque exclusivement féminin ? La puériculture est une science au même titre que la cardiologie ; ce ne sont pas des soins maternels que nous apportons aux enfants mais des actes réfléchis, parfois d’une grande technicité. La prochaine fois que vous voulez demander à la puéricultrice qui s’occupe de votre progéniture si elle a des enfants, interrogez-vous d’abord : iriez-vous demander à l’obstétricien qui vous assiste s’il a déjà vécu un accouchement… de l’intérieur ?

Empathie et vie personnelle

Quant à mon empathie envers les parents, elle ne vient pas non plus de mon expérience personnelle. Une infirmière de cancérologie se doit-elle d’avoir souffert elle-même d’un cancer, pour pouvoir mener un entretien de qualité ? Pourquoi, alors, quand je vous offre une écoute attentive ou que mes mots font mouche chez vous, en déduisez-vous automatiquement que vous êtes entrés en résonnance avec mon « coeur de mère » ? L’empathie est aussi un travail (sur soi-même, entre autres) qui demande des efforts et des recherches, en plus de ce qu’on apporte avec soi dès le début.

C’est vrai, tout dans notre métier ne saurait s’apprendre dans les livres. Cependant, sans la réflexion et l’éclairage nouveau qu’amènent les études, on n’est pas dans l’écoute empathique mais dans une forme de compassion qui peut être plus délétère qu’aidante. En clair, vous l’aurez compris, ça m’agace quand on juge de mes compétences par l’état gravide ou non de mon utérus, quand on me demande d’apporter ma vie personnelle avec moi au travail, comme un outil ! Comment faire alors, les jours où je traîne ma vie personnelle comme un boulet, un handicap ?

Car ce jour-là, dans le service de néonat’, ma vie ne m’aide guère. Au contraire, elle s’insinue dans mon travail par toutes les fissures de mon être, ma blouse constitue une bien piètre armure et je déteste ça. Parce que ce jour-là, le sourire mouillé de cette femme qui rencontre pour la première fois son bébé de quelques jours me fait mal ; parce que dans la fierté d’un jeune père, je revois le visage de mon compagnon à l’annonce du diagnostic d’infertilité ; parce que dans la douceur d’un bain donné à un nouveau-né, je suis hantée par le gros sac de médicaments hors de prix que j’ai rangé hier dans mon frigo… et cette première injection que je ferai ce soir, dans l’espoir de répondre un jour par l’affirmative quand on me demandera si j’ai des enfants. Ce jour-là, la Fête des Mères vient téléscoper mon quotidien absurde – moi qui suis à la fois soignant d’enfants et femme stérile – et les boîtes enrubannées que de gentils papas ont posées sur les couveuses me font me demander si, moi aussi, un jour…

Putain… C’est pas ma journée…

C’est pas ma journée, quand j’entre dans cette chambre pour aider une mère à mettre son petit « préma » au sein. Je me contorsionne, lui explique la technique, on essaye plusieurs positions ; je l’aide à faire perler le colostrum pour appâter bébé qui, miracle, saisit enfin le sein et commence à téter.

« – Oh, merci !… Vous avez combien d’enfants ? »
Pang ! Un coup au coeur !
« – Aucun encore, Madame. »
« – Hein ? Mais alors, comment… ? »
« – Je suis formée pour ça ! »
Putain… C’est pas ma journée…

C’est pas ma journée, quand je m’assois avec cette maman qui pleure, qui est agressive avec toutes depuis le début du séjour de son enfant ; quand j’arrive enfin à lui faire dire toute la culpabilité qu’elle ressent de ne pas avoir pu, ce bébé, le garder en sécurité. Toute sa frustration de nous voir papillonner autour de lui, alors même qu’elle a l’impression de ne lui être d’aucun secours ! Elle exprime ces sentiments si lourds dans une bulle d’intimité que nous nous sommes créée pour quelques instants seulement puis, me souriant à travers ses larmes : « Et vous, Linoa… Vous avez des enfants ? »

Putain… C’est pas ma journée…

Des berceuses à tue-tête
et des photos au flash

Et c’est pas ma journée, surtout, parce qu’il y a Lui. Sa femme vient de mettre au monde leur second enfant, elle est dans un autre service car elle a besoin de soins. Et en quelques heures seulement, lui et moi on s’est déjà pris la tête trois fois. Il ne veut pas se laver les mains : il n’est pas sale ! Il ne veut pas mettre une blouse de visite : ses vêtements sont propres ! Et surtout, il y a sa famille, les quatorze membres de sa famille qui remplissent le couloir.

Quand je lui ai patiemment expliqué les règles du service, effectivement, j’ai dû dire quelque chose comme « pas plus de deux personnes à la fois, l’un des parents et un seul visiteur ». Mais jamais je n’ai sous-entendu qu’un nouveau-né prématuré de quelques heures pouvait supporter de recevoir quatorze visites consécutives ! Encore moins de personnes qui, ne voulant pas comprendre les besoins spécifiques d’un prématuré, lui chantent des berceuses à tue-tête et font des photos au flash, en faisant entrer le froid dans ma couveuse lorsqu’ils en ouvrent le hublot avec leurs mains pleines de germes !…

Aujourd’hui, je suis sûrement moins diplomate que d’habitude, je sens l’énervement monter (ô combien facilement) et cela fait donc trois fois déjà que je fais sortir tout le monde et qu’on se dispute ; la troisième fois, il m’a traitée de « petite conne hautaine qui veut faire le chef ». C’est Lui le père alors il fait entrer qui il veut, il décide.

Enfin, nous pouvons
nous parler sans crier.

Tiens ! Justement, le voilà : les poings tout faits, avec dans les bras une petite fille d’à peu près cinq ans qui semble crever de trouille.

« – Et voilà, tu n’as pas de chance, tu ne verras pas ton frère à cause de la méchante infirmière… Oui, parce que j’imagine que ma fille aussi est sale et donc, on doit s’en aller, c’est ça ? »
« – Non monsieur : c’est sa soeur, c’est différent. Ils ont besoin d’apprendre à se connaître… Tu viens avec moi, la puce ? On va se déguiser en docteur. Tu vas voir comme ça va être rigolo ! Je ne suis pas si méchante, va. »

Et sous les yeux de mon rebelle, qui semble avoir de plus en plus de mal à garder sa façade de mauvaise humeur, je me mets à hauteur de la si petite grande soeur ; j’entame un jeu avec elle pour lui faire accepter le masque et la surblouse, je lui décris gentiment ce qu’elle s’apprête à voir : la couveuse, les câbles, les tuyaux… Discours que je tiens pour deux personnes car ce matin, Lui refusait tellement de comprendre que son fils était vulnérable que, je m’en rends compte à présent, lui aussi m’écoute pour la première fois. Enfin, nous pouvons nous parler sans crier pendant que depuis mes bras, la petite fille ose caresser la main du nouveau membre de la famille.

« Mais c’est ma famille !
Ils ne sont pas sales,
ils sont gentils. »

« – Merci d’avoir laissé la petite entrer. »
« – Monsieur, comprenez-moi : la petite, c’est sa famille, ils en ont besoin tous les deux et vous avez besoin que votre famille soit réunie. Les grands-parents, par exemple, je peux comprendre ; mais tout ce monde… Même si c’est dur à entendre pour vous, votre fils est fragile ! Il ne peut pas gérer le bruit, la lumière, sans parler des microbes tous différents qu’autant de personnes transportent… »
« – Mais c’est ma famille ! Ils ne sont pas sales, ils sont gentils. »
« – Et les autres familles ? Je ne peux pas laisser tous ces germes entrer dans un service de bébés malades. Les parents des autres box ont besoin d’intimité, eux aussi, pour construire leur famille. »

Un regard contrit, dirigé vers le sol… Il n’avait pas pensé à tout ça. Je décide alors de pousser mon léger avantage : « Vous savez, cette situation m’interpelle. C’est le jour de la Fête des Mères et pourtant, tout le monde aura vu ce bébé avant sa propre mère ; ça me fait de la peine pour elle »… Oh non, je ne sais vraiment pas doser aujourd’hui : le voilà qui pleure ! « Alors ça, c’est vrai, ce que vous avez dit… Oui, c’est vrai… Je ne pensais pas… Pardon. »

J’ai conscience de lui devoir des excuses, moi aussi. Dans mon état émotionnel du jour, nous avons mal démarré mais il prouve bien que de manière générale, les gens sont prêts à se montrer intelligents si on trouve le bon « levier » pour les aider à comprendre. Mais au moment de lui présenter mes excuses : « Il faut être une femme pour comprendre cela… Et vous ? Vous avez des enfants ? »

Putain… C’est pas ma journée !!!

Ahem… Voilà, en quelques mots, les excuses et les explications pour mon très long silence. Pendant des mois, chaque jour, ça n’a pas été « ma journée » ; je n’étais plus si sûre d’aimer ce métier devenu une torture. Bref, une période stérile dans tous les sens du terme… Mais je vais essayer d’être plus régulière, même si je ne peux le promettre – et pour cause : cette injection dont je parlais plus haut, première d’une longue série, a permis que je sois aujourd’hui la maman comblée d’une petite fille de quelques mois ! Merci à tous ceux qui ont envoyé des messages pour prendre de mes nouvelles, et à très bientôt. 🙂

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21 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Boule de Mousse
    Août 31, 2014 @ 04:47:59

    Je suis très emue par ton billet. Déjà parce que le dernier paragraphe me remplie de joie et je te souhaite bcp de bonheur. Ensuite parce que je pense encore avec émotion aux puéricultrices qui se sont si bien occupées de moi et surtout de mes petits loups… Et c’est étrange car jamais je ne me suis demandée si elles avaient des enfants. En fait, je suis convaincue qu’effectivement c’est un « vrai » métier. Qu’être mère n’a rien d’inné et que j’aurai été bien perdue sans leur aide. Et comme malheureusement, mes petits loups sont amenés à les revoir régulièrement, je suis bien contente qu’elles soient si compétentes. C’est un bien joli métier et alors que je faisais mes visites en neonat, je me disais que cela ne devait pas être facile tous les jours. Des bises

    Répondre

  2. Lulu
    Août 31, 2014 @ 08:17:02

    Puissent toutes les futures mamans tomber sur une puéricultrice comme toi… Bienvenue à ta merveille et toutes mes félicitations !

    Répondre

  3. Ruban Rose
    Août 31, 2014 @ 08:48:56

    Un très beau billet qui résonne pour toute infirmière. Je travaille en oncologie et mon mari en addictologie (mais comment vous faites putain : ben c’est un métier, en fait). Belle vie à toi Linoa

    Répondre

    • Linoa
      Août 31, 2014 @ 17:52:22

      je pense que ça peut s’appliquer quasiment à chaque spécialité selon la sensibilité de l’interlocuteur: le travail en gériatrie, en psy, en palliatif…. ca va forcément creuser du côté de la vie perso… et je ne crache pas sur l’experience perso bien sur mais bon, on est pas venus là parce qu’on a vu de la lumière,comme tu le dis a juste titre c’est un métier…. et le temps des bonnes soeurs, des gardes malades par vocation c’est fini aussi….en principe ^-^

      Répondre

  4. bouzou
    Août 31, 2014 @ 11:47:14

    Un merveilleux message d’espoir pour toutes celles qui connaissent les mêmes problèmes ! Bienvenue à cette petite fille, joli cadeau pour sa maman, qui n’a pas perdu le sens et le goût de l’écriture… c’est toujours un régal !

    Répondre

  5. Linoa
    Août 31, 2014 @ 16:21:48

    Merci beaucoup…. Et merci d’avoir pris des nouvelles pendant ma longue pause 🙂

    Répondre

  6. Kaymet
    Août 31, 2014 @ 18:25:29

    Quel plaisir de te lire – toujours aussi juste et bien écrit – et je suis vraiment ravie de lire ces belles nouvelles; j’ai pensé à toi régulièrement ces derniers mois, me demandant où tu en étais, espérant que les nouvelles étaient celles que tu nous donnes aujourd’hui.
    Alors bienvenue à ta petite puce, et tout plein de bonheur à vous!

    Répondre

    • Linoa
      Août 31, 2014 @ 19:44:48

      Merci 🙂 Rien n’a été de tout repos dans cette grossesse et cet accouchement (à l’image de la conception quoi!) du coup j’ai eut longtemps peur de donner des nouvelles…. mais là je suis en train d’atterrir et quoi qu’on pense des nuit hachées et autres joyeusetés je trouve que l après avec elle est un pur délice 🙂

      Répondre

  7. Bounty Caramel
    Août 31, 2014 @ 20:33:41

    Heureuse de lire cette belle nouvelle ! Heureuse pour ta petite, toi, cette famille qui s’est agrandie ! Heureuse aussi que des puer’ comme toi existe ! Juste ravie ! Des bises

    Répondre

  8. docmamz
    Août 31, 2014 @ 22:03:23

    J’avais écrit sur ce sujet justement (là : http://docmaman.canalblog.com/archives/2011/10/07/22263418.html sans vouloir faire de pub spécialement)
    justement pour dénoncer sur ce « vous ne pouvez pas comprendre » ou « vous comprenez/savez mieux parce que vous avez des enfants »

    En parallèle à ça il y aurait tellement à dire sur la façon dont notre vécu (d’un statut, d’une pathologie pour nous ou nos proches) peut influer sur la façon dont nous exerçons, qu’on le veuille ou non…

    Répondre

  9. Kali
    Sep 05, 2014 @ 11:32:02

    Magnifique article…. tellement d’emotion dans tes mots !

    Répondre

  10. Kali
    Sep 05, 2014 @ 11:42:21

    A reblogué ceci sur Chiaravan – Espoir, Angoisses, Bonheur : la Maternité !et a ajouté:
    Partage d’un article très touchant et bien écrit, d’une amie d’enfance qui a, décidément, de nombreux points communs avec moi !

    Répondre

  11. LMLaPhoto
    Sep 05, 2014 @ 16:41:30

    Bonjour. je ne peux pas ne pas réagir à cet article poignant, peut être encore plus pour moi que pour les autres lectrices… puisque je suis exactement dans la même situation que toi. je suis puéricultrice moi aussi, j’ai bossé dans un service de néonat pendant plusieurs années et suis maintenant dans un service de consultations pédiatriques avec des enfants de 0 à 18 ans…
    je ne peux que comprendre ce que tu écris et celà me touche énormément.
    J’aimerais beaucoup que nous échangions si tu en as envie…
    bon courage pour la suite… on va y arriver..:)

    Répondre

  12. laurafemmeenblanc2point0
    Sep 17, 2014 @ 16:32:29

    Ton blog est vraiment chouette. Touchant et plein de vérités. Félicitations pour la petite crapule 😉

    Répondre

  13. miliette
    Oct 09, 2014 @ 10:58:57

    bien en retard mais… tellement heureuse que ta journée à toi soit arrivée…
    et tellement émue par ton texte…

    Répondre

  14. Linoa
    Oct 10, 2014 @ 18:17:18

    Merci 🙂

    Répondre

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