Derrière la barrière

barrière

Il avait une vingtaine d’années, précisément l’âge de mon frère. Il faisait le même métier, un boulot assez dangereux, et il s’était gravement blessé au cours de son exercice. C’est ainsi qu’il avait atterri dans un fauteuil roulant et qu’on l’avait, par la suite, hospitalisé dans le service de rééducation où je travaillais.

De son accident, il gardait des pansements impressionnants, dont un fixateur externe – un genre de grosse fourchette dont chaque « dent » sert à garder alignés les morceaux d’un os brisé. Je m’arrangeais pour refaire moi-même ces pansements, aussi souvent que possible ; pour assurer un meilleur suivi… bon, d’accord : aussi parce que moi, les pansements, j’adore ça ! Et plus ils sont tordus, avec des drains et du matériel dans tous les sens, plus ça me plaît !

J’aime la technicité que ça demande, la coordination de mes deux mains, l’organisation rigoureuse du plan de travail… Mais aussi, j’aime l’intimité de ce moment. C’est un mystère pour moi mais pour mes patients, beaucoup de sentiments intenses se cristallisent autour de ce pansement. Comme si, quand la peau est ouverte, cela nous donnait accès symboliquement au « dedans ». Dès que le pansement est décollé, les gens commencent à parler, se livrent. Certains pleurent.

Toute sa vie à repenser

Ses pansements à lui me prenaient souvent une bonne heure. Autant vous dire qu’au bout de plusieurs semaines d’hospitalisation, nous commencions à bien nous connaître. Il était franc et direct, toujours de bonne humeur ; et veillait à toujours détourner par l’humour tout moment un peu « émotionnel », en bon macho qu’il était… tout comme mon frère. Mais ce jour-là, pendant le pansement, il me paraissait d’une sensibilité à fleur de peau. Le bagage transporté depuis l’accident et les changements brutaux, toute sa vie à repenser, tout ça devenait d’un coup beaucoup trop lourd à porter seul. J’ai commencé à essayer de le faire parler, à creuser gentiment, et puis :

« – Linoa, ça suffit, on croirait que vous êtes ma mère ! »

« – Pas grave ! J’ai parfois l’impression qu’être infirmière, ça vous condamne à être un peu la maman de tout le monde… »

« – Oui, c’est un peu vrai. C’est marrant, ce truc, quand on y pense ; on a presque le même âge, non ? Pourtant vous lui ressemblez – à ma Maman, je veux dire. Je vous ai déjà dit que ma mère était morte quand j’avais neuf ans ? Et en ce moment, c’est fou mais je voudrais… j’ai besoin… je veux ma Maman ! »

… Le tout en éclatant en sanglots, bien sûr.

Un moment important et authentique

Dans ma branche, le contact physique avec les patients est souvent étroit. Pour rester professionnelle, dès mes premiers pas en service j’ai dû établir des barrières solides, et apprendre à me méfier du contact physique « émotionnel ». Je tiens la main. Je frotte le dos. Je pose la main sur l’épaule. Et je m’arrête là ! Je ne fais ni bisous ni câlins, pas même aux enfants, pas même aux personnes âgées qui veulent toujours vous prendre dans leur bras. Ça peut faire trop mal ; si je les serre sur mon coeur, ils peuvent s’en approcher trop près…

Était-ce la proximité d’âge ? Ai-je plaqué sur lui l’image de mon frère ? Est-ce parce qu’il m’a comparée à sa maman ? La barrière, je l’ai ouverte en grand. Je l’ai pris dans mes bras et je l’ai laissé pleurer tout son saoul sur mon épaule. La Linoa professionnelle et raisonnable, au fond de moi, me regardait en faisant « tss » tant elle savait que c’était une mauvaise idée. D’un autre côté, c’était un moment important et authentique et il me semblait que je lui devais bien ça : être moi aussi authentique. Même si je savais qu’encore une fois, je rentrerais chez moi complètement chamboulée.

Plus jamais je n’ai fait le pansement de ce patient. Ni aucun soin, d’ailleurs ; après ce jour-là, il demandait ma collègue et virait immédiatement au rouge carmin quand il me croisait dans les couloirs.

3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. bouzou
    Oct 06, 2014 @ 11:06:59

    C’est dur de « casser la barrière »… et pourtant ça peut être souvent vital ! Je parle d’expérience car au fil des années je constate, malheureusement, que la compassion n’est plus ce qu’elle était !

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  2. Kali
    Oct 06, 2014 @ 11:19:32

    J’aime toujours autant te lire… Ce métier, j’aurais adoré l’exercer… mais je ne pense pas être capable de la dresser, cette barrière, alors BRAVO à toi😉

    Répondre

  3. Linoa
    Oct 06, 2014 @ 12:25:10

    Disons qu’on ne peut malheureusement pas la casser pour tout le monde sinon on s’use tellement vite…. mais bon hors de question de rester claquemurée derrière tout le temps non plus, mon humanité j’y tiens! Kali tu aurais été excellente je pense, le reste serait venu avec la pratique, moi aussi je ne m’en pensais pas capable et puis…

    Répondre

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